Lundi.

Il y a des matins où l’on se lève avec une sensation étrange, comme si quelque chose nous précédait déjà.

Ce lundi-là, je me suis habillée avec une attention presque distraite, encore enveloppée par la lenteur de la veille. J’avais l’impression que mon corps gardait en mémoire une autre cadence, plus intime, plus secrète.

La jupe crayon épousait mes hanches avec précision. Le chemisier, légèrement transparent, laissait deviner sans révéler. J’ai choisi des bas chair, fins, presque invisibles. Dix deniers à peine. Une présence discrète, mais déterminante.

Je n’avais pas prévu ce qui allait suivre. Mais j’avais, sans le savoir, laissé la porte entrouverte.

La réunion devait être formelle. Des clients externes. Des chiffres. Des décisions importantes.
J’ai pris place autour de la grande table de conférence, mon carnet devant moi, mon visage parfaitement calme.

C’est là que je l’ai senti.

Le regard.

Pas insistant.
Pas vulgaire.
Persistant.

Il s’appelait Olivier. Entrepreneur. La quarantaine. Une assurance tranquille, presque dangereuse. Chaque fois que je levais les yeux, je le retrouvais déjà là, comme s’il observait quelque chose que les autres ne voyaient pas.

Je me suis concentrée. Du moins, j’ai essayé.

À la pause, je me suis levée pour aller chercher de l’eau dans la salle de conférence adjacente, plus petite, plus isolée. J’avais besoin d’air. De distance. D’un instant à moi.

La porte s’est refermée derrière moi.

Puis je l’ai entendu.

— Cristina.

Sa voix m’a traversée plus violemment que je ne l’aurais cru.

Il était là. Tout près. Trop près.

— Excuse-moi, a-t-il dit calmement. Je voulais simplement te dire quelque chose.

J’ai gardé mes distances. En apparence.

— Je n’arrive pas à me concentrer depuis que tu es entrée dans la pièce.

Il n’y avait rien de déplacé dans le ton. Rien d’agressif.
C’était ce qui rendait la phrase dangereuse.

— Ce n’est pas approprié, ai-je murmuré.

— Je sais.

Il ne s’est pas avancé. Il n’a pas tendu la main.
Il m’a laissé l’espace.
Et c’est précisément ce qui m’a fait vaciller.

Le silence s’est étiré entre nous. Chargé. Épais.

Quand il m’a embrassée, ce n’était ni brutal ni hésitant. C’était soudain. Précis. Comme une évidence trop longtemps contenue.
Mes pensées se sont brouillées. Mon corps, lui, savait exactement où il se trouvait.

Ses mains ont trouvé mes hanches. Puis mes cuisses. À travers le tissu. À travers le nylon.
Je me suis agrippée au bord de la table, le cœur battant à m’en étourdir.

J’étais consciente du lieu.
Du risque.
De la porte.

Et pourtant, une part de moi brûlait d’une lucidité nouvelle.

Il m’a soulevée légèrement, juste assez pour me rapprocher, pour me rappeler que je n’étais pas seulement cette femme assise en réunion quelques minutes plus tôt. La fraîcheur du bois sous mes doigts contrastait violemment avec la chaleur qui montait en moi.

Un bruit dans le couloir.

Des pas.

Nous nous sommes figés.

Il a reculé aussitôt, sans un mot. Son regard, sombre, chargé de promesses non tenues.

— On ne fait pas ça ici, a-t-il murmuré.
— Non, ai-je répondu, la voix tremblante.

La porte s’est rouverte. La réunion a repris.

Je me suis rassis à ma place comme si de rien n’était.

Personne n’a remarqué le feu sous ma peau.
Personne, sauf Karine.

Elle a croisé mon regard. Une seconde.
Un sourire imperceptible.

Elle savait.

Toute la journée, je n’ai pas réussi à me concentrer. Chaque phrase prononcée résonnait trop fort. Chaque mouvement me rappelait ce qui n’avait pas eu lieu. Ce qui avait été interrompu.

Toute la journée, je n’ai pas réussi à me concentrer. Chaque phrase prononcée résonnait trop fort. Chaque mouvement me rappelait ce qui n’avait pas eu lieu. Ce qui avait été interrompu.

En fin d’après-midi, mon téléphone a vibré.

Un message.

On finit ça ailleurs.

Je l’ai lu sans répondre. Pas tout de suite.

En quittant le bureau, Karine m’a rejointe.

— J’ai vu comment il te regardait, a-t-elle dit simplement. Tu as osé ?

Je n’ai pas répondu tout de suite.

— Bienvenue, a-t-elle ajouté, dans le club des femmes qui vivent vraiment.

Je suis rentrée chez moi avec cette phrase en tête.
Avec ce trouble nouveau.
Avec cette certitude inconfortable.

Le désir ne demandait plus la permission.
Il avait appris à surgir là où je ne l’attendais pas.

Et moi…

Je n’étais plus certaine de vouloir le contenir.