Dentelle noire, un samedi d’octobre

Dentelle noire, un samedi d’octobre

Dentelle noire, un samedi d'octobre

Je t’écris depuis une banquette du centre commercial, les chevilles croisées, un sac de papier noir posé contre ma hanche. Il y a du marbre partout, des fleurs blanches dans de grandes jardinières dorées, et un va-et-vient de gens pressés qui ne se doutent pas de ce que contient mon sac. Je me suis promis de tout raconter dans l’ordre. Alors je commence par le matin.

LE MATIN, AVANT TOUT

Ce samedi, je me suis levée avec une idée précise. Depuis des semaines, je repousse la même visite : une vraie séance de lingerie. Pas un passage rapide entre deux commissions, ni une commande à minuit sur un site dont je ne connais pas les tailles. Un après-midi entier, avec des essayages, une vendeuse qui connaît son métier et personne pour me chronométrer.

Martin a une soirée qui approche. Rien d’officiel, une occasion que je garde pour moi, et j’avais envie de la préparer comme on prépare un voyage. Je dois pourtant être honnête : j’y allais aussi pour moi. Cela fait trop longtemps que je porte du joli par hasard plutôt que par choix.

Le rituel, comme chaque jour, a commencé par les jambes. Une paire de nylon 15 deniers, teinte noisette, d’un brillant très doux. Je les enfile assise au bord du lit, le pied tendu, le tissu remonté centimètre par centimètre jusqu’à ce qu’il épouse la cheville, puis le genou. Ce geste, je le fais depuis tant d’années qu’il devrait m’être devenu indifférent. Il ne l’est jamais. Le nylon est frais d’abord, puis il prend la chaleur de la peau et on ne le sent plus que comme une seconde peau, un peu plus lisse que la mienne. Sans lui, une jupe aussi courte que celle que j’avais choisie me semblerait inachevée.

LA TENUE DU JOUR

Pour un après-midi d’essayages, la tenue compte plus qu’on ne le croit. Je voulais être belle en traversant le centre commercial, et pouvoir me déshabiller et me rhabiller une dizaine de fois sans me battre contre un bouton ou une fermeture.

J’ai choisi un haut en jersey brun chocolat, à manches longues et col drapé, qui tombe en plis souples sur la poitrine. Une mini-jupe beige à fente sur le devant, ceinturée de cuir brun à boucle dorée. Des escarpins vernis couleur chair, un sac structuré taupe, un collier fin, de petits anneaux dorés, un jonc au poignet. Le brun et le beige se répondent, ce qui laisse aux jambes le premier rôle, et le nylon noisette prolonge la jupe sans trancher avec elle.

Un conseil pour tes prochains essayages : deux pièces séparées plutôt qu’une robe, une jupe sans fermeture compliquée, des chaussures qui s’enfilent sans lacets. Tu gagneras dix minutes et un peu de dignité.

LE LONG COULOIR DE MARBRE

Le centre commercial du samedi après-midi a quelque chose de théâtral. Le plancher de marbre renvoie les lumières, les vitrines sont dorées, et on avance dans un décor où tout le monde regarde un peu tout le monde. J’aime y marcher lentement. Je sens les talons sur la pierre, le frottement doux du nylon à chaque pas, la fente de la jupe qui s’ouvre et se referme à peine.

Je me suis arrêtée devant une vitrine de sacs, sans intention d’en acheter. Je regardais mon reflet se superposer au cuir noir, une femme en brun et beige sur fond de laque et d’or, et je me suis surprise à sourire. Un homme qui sortait de la boutique voisine a ralenti, puis a fait semblant de consulter son téléphone. Je n’ai rien dit. Le nylon parle à ma place, et il parle bien.

LA PORTE DORÉE

La boutique de lingerie se trouve au bout du couloir, derrière une lourde porte aux poignées de laiton. Je ne suis pas timide, et pourtant j’ai marqué une seconde d’arrêt. Ces endroits intimident tant qu’on n’y a pas posé le pied. Puis on entre, et la bougie à la fleur d’oranger, la lumière chaude, les mannequins en dentelle noire disent tous la même chose : prends ton temps.

J’ai commencé seule, comme je le fais toujours. Il y a un plaisir à toucher avant de se faire conseiller. Je passais la main sur les cintres, les doigts accrochaient la dentelle puis glissaient sur le satin. La dentelle a un grain qu’on reconnaît à la pulpe des doigts, un relief fin presque comme une écriture. Le satin, lui, est froid, puis tiède, puis on ne sait plus.

CAMILLE

Une vendeuse s’est approchée, chignon bas, blazer noir, un sourire qui ne cherchait pas à vendre. Elle s’appelle Camille. Elle m’a posé une seule question.

« C’est pour une occasion, ou pour vous ? »

« Les deux », ai-je répondu.

Elle a hoché la tête comme si c’était la meilleure réponse possible, et elle avait raison. Elle m’a confié que la majorité de ses clientes portent depuis des années un soutien-gorge qui n’est pas à leur taille, et qu’elles ne s’en aperçoivent qu’à l’essayage, quand elles sentent enfin la différence. Elle m’a mesurée avec un ruban souple, sans commentaire, avec cette efficacité tranquille qui rassure. Puis elle est repartie et elle est revenue avec un premier soutien-gorge en dentelle noire.

Sa méthode est simple. Elle apporte peu de pièces, mais choisies. Elle regarde ce que je touche, elle remarque où mes yeux s’attardent, puis elle ajuste. Une bonne vendeuse écoute avant de proposer, et elle sait se taire quand il le faut.

Un bon ajustement change tout, et pas seulement pour l’œil. Une bretelle qui ne scie plus l’épaule, un bonnet qui tient sans comprimer : on se tient mieux, on respire mieux, on oublie la pièce parce qu’elle est enfin à sa place. La plus belle dentelle du monde ne vaut rien si on passe la journée à la remonter.

Quand elle a sorti le body, un modèle en dentelle noire aux fermoirs dorés, je me suis arrêtée, la main au menton, à me demander si j’osais. Camille n’a pas insisté.

« Essayez-le avec vos bas. La dentelle ne se juge pas sur un cintre. »

La phrase m’est restée en tête jusqu’à la cabine.

LA CABINE

La cabine ressemble à un petit salon : un rideau de velours champagne, un miroir encadré d’or, un fauteuil bas pour s’habiller assise. J’avais glissé deux paires de bas dans mon sac, par habitude. Pour la première pièce, une petite robe de satin noir, j’ai remplacé mes bas noisette par une paire noire, très fine. Je me suis assise sur le fauteuil et j’ai ajusté la pointe sur l’orteil, ce geste qui consiste à remettre la couture à plat et à tirer très légèrement le tissu pour qu’il épouse sans plisser.

Dans une cabine, le temps s’arrondit. La musique de la boutique n’arrive plus qu’en sourdine et il ne reste que soi et le tissu. Je crois que beaucoup de femmes n’ont plus ce moment-là, ce quart d’heure sans téléphone ni liste de tâches où l’on regarde son corps avec la curiosité d’une étrangère bienveillante.

La deuxième tenue, une nuisette de satin bordée de dentelle, appelait des bas autofixants. Je les ai remontés jusqu’en haut de la cuisse, la bande de dentelle posée sur la peau, qui tient seule, sans jarretelles. J’adore ce confort : aucune pression, une ligne délicate au sommet de la jambe, qu’on devine à peine sous le satin.

Puisqu’on parle de nylon, une parenthèse pour celles qui hésitent entre les trois grandes familles. Le collant donne la chaleur et le confort, il convient à toutes les journées. Le bas autofixant donne la liberté : on l’oublie, il suit les mouvements, et sa dentelle apporte la touche de séduction. La jarretelle exige un peu de patience et donne la ligne la plus nette, la plus théâtrale. Pour la lingerie noire, je reste fidèle au 15 deniers, mat ou à peine brillant. Plus fin, il fait respirer la dentelle, et plus opaque il l’étouffe.

Camille a toussé gentiment derrière le rideau.

« Tout va bien ? »

Très bien. J’avais simplement perdu la notion de l’heure.

Le troisième essayage, c’était le body. Dentelle noire, bonnets légèrement structurés, une taille que le tissu dessine plus qu’il ne serre, et quatre jarretelles fines pour tenir des bas. J’ai mis un moment avant de me regarder. Puis je me suis tournée de côté, de dos, comme on feuillette un livre dont on connaît mal certains chapitres. Le miroir me renvoyait une silhouette que je connaissais et que je redécouvrais : la ligne de la jambe sous le nylon noir, la dentelle en haut des cuisses, les talons vernis qui allongent tout. Je n’ai songé ni à mon âge ni aux petites imperfections qu’on s’invente. J’ai songé que cette femme-là méritait mieux qu’un cintre.

POURQUOI EN OFFRIR À SON HOMME

Certaines lectrices me demandent si cela vaut vraiment la peine d’acheter de la lingerie pour son homme, après des années ensemble, quand la vie est pleine de factures et de lunchs à préparer. Voici ma réponse, celle de cet après-midi.

D’abord, le cadeau commence avant d’être ouvert. Choisir une pièce pour Martin, c’est penser à lui pendant une heure, à ses goûts, à ce qui le fait sourire. On ne pense pas longtemps à quelqu’un sans se rapprocher de lui.

Ensuite, il y a l’attente. Entre l’achat et la soirée, il y a des jours où je sais quelque chose qu’il ignore, et cette conscience change ma façon de marcher, de m’asseoir, de lui répondre au téléphone. Il le sent sans comprendre pourquoi. Un secret bien gardé a cette énergie-là.

Il y a aussi l’effet sur soi. On croit acheter pour l’autre, et on s’aperçoit qu’on est la première servie. La lingerie qu’on porte sous une tenue ordinaire, un tailleur, un jean, donne de la tenue au sens propre. Je me tiens plus droite. Je prends ma place.

Enfin, elle dit quelque chose sur la durée : je te choisis encore. Après dix ans, quinze, vingt, les couples glissent facilement dans le confort, qui est précieux et qui a pourtant besoin de petites étincelles. Un body en dentelle est une manière de se réinviter l’un chez l’autre.

CE QUE JE TE CONSEILLE

Si tu hésites à franchir la porte d’une boutique comme celle-ci, voici ce que j’ai appris au fil des années. Fais-toi mesurer, même si tu crois connaître ta taille. Va-y seule, ou avec une amie qui te dit la vérité avec douceur. Apporte tes propres bas : on ne juge une dentelle ou une jarretelle qu’avec la bonne paire sur les jambes. Essaie avec les chaussures que tu porteras vraiment, car les talons changent la posture, donc la façon dont une pièce tombe.

Choisis une seule pièce qui te fait rêver plutôt que cinq qui te font hésiter. Si le noir te paraît trop attendu, essaie l’ivoire ou un bordeaux profond. Et ne te presse pas. Les boutiques que je préfère ne regardent pas leur montre.

LA SORTIE

J’ai remis mes bas noisette, ma jupe, ma ceinture, et je suis ressortie les mains pleines de sacs de papier noir et ivoire, bien plus que prévu. Je suis entrée pour une pièce. Camille m’a raccompagnée jusqu’à la porte, une petite boîte glissée dans du papier de soie ivoire sans que je l’aie demandé. Je ne te dirai pas ce qu’il y a dedans.

« Revenez me dire comment ça s’est passé », m’a-t-elle lancé.

Je reviendrai. Peut-être.

Dans le couloir, la lumière avait changé. Les vitrines brillaient plus fort, le marbre avait pris des reflets d’ambre. Je marchais plus lentement qu’à l’aller, et les sacs n’y étaient pour rien. J’avais cette légèreté qu’on a après avoir pris une décision qui nous fait plaisir, et le nylon contre mes jambes, à chaque pas, me le rappelait.

LE DERNIER MOT

Voilà pour ce samedi. Je suis de nouveau sur ma banquette, j’écris ceci sur mon téléphone, les sacs à côté de moi. Dans une heure, je rentre. Ce soir, je rangerai tout dans le tiroir du bas de la commode, celui que j’ai libéré cette semaine sans trop savoir pourquoi. Martin ne sait rien. Il apprendra la date en même temps que toi, si je décide de te la raconter.

Sinon, tu devras deviner.

LA TENUE

  • Haut : jersey brun chocolat, col drapé, manches longues
  • Jupe : mini beige à fente sur le devant
  • Ceinture : cuir brun, boucle dorée
  • Bas : nylon 15 deniers, teinte noisette
  • Escarpins : vernis, couleur chair
  • Sac : structuré, taupe
  • Bijoux : collier fin doré, petits anneaux, jonc
  • Dans la cabine : body en dentelle noire à jarretelles, nuisette de satin, bas noirs 15 deniers, bas autofixants à bande de dentelle, escarpins noirs vernis

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Le bon denier au bon moment

Le bon denier au bon moment

Le bon denier au bon moment

Chaque matin, avant le café, j’ouvre le tiroir. Les pochettes y sont rangées par teinte, de la plus claire à la plus sombre, et sur chacune se lit un petit chiffre suivi de trois lettres : 5 DEN, 15 DEN, 20 DEN, 40 DEN, 70 DEN. Presque personne ne les regarde.

C’est pourtant ce chiffre qui décide du reste. Il règle la façon dont la jambe se dessine sous la lumière, la chaleur que j’aurai en sortant, le soulier que je pourrai chausser sans que l’ensemble sonne faux. Un bas mal choisi se remarque tout de suite. Un bas bien choisi disparaît dans la silhouette, et c’est là que commence l’élégance.

Je suis tombée récemment sur un guide visuel, en italien, où les deniers défilent un à un avec leur couverture, leur usage et leurs couleurs. Il m’a donné l’envie de mettre noir sur blanc ce que le nylon m’a appris, porté tous les jours, par tous les temps.

Mon réglage tient en une phrase : de 15 à 40 deniers la grande majorité du temps, et plus épais seulement quand il fait très froid. Le reste de cet article explique pourquoi.

Un bas bien choisi disparaît dans la silhouette, et c’est là que commence l’élégance.

CE QUE LE DENIER RACONTE

Le denier mesure l’épaisseur du fil. Neuf mille mètres de fil qui pèsent quinze grammes donnent un 15 deniers. Plus le chiffre monte, plus le fil est gros, plus le bas couvre et plus il réchauffe. Plus il descend, plus le tissu devient léger, translucide, délicat.

Je retiens trois zones. Jusqu’à 30 deniers, le bas est fin et laisse voir la peau. Entre 30 et 70, il passe de semi-opaque à opaque. Au-delà de 70, il est très couvrant, presque un vêtement à part entière, avec la chaleur qui va avec.

Le fini compte presque autant que le chiffre. Un bas mat s’accorde au jour, sobre et discret. Un bas légèrement satiné accroche la lumière et prend la couleur du soir. Un même 20 deniers peut paraître très sage ou très habillé selon son éclat.

Le denier ne dit rien de la qualité. Un 15 deniers bien tricoté, à la bonne taille, glisse sur la jambe sans un pli. Un 40 deniers trop grand fait des vagues à la cheville et gâche tout. Avant de choisir l’épaisseur, je vérifie donc la taille.

LES DENIERS, UN PAR UN

5 à 10 deniers : le souffle

À cette finesse, le bas n’est plus qu’une impression. La peau semble légèrement adoucie, comme passée sous un filtre. Le guide parle d’effet nude et de couverture très faible, et la formule est juste.

Je garde ces paires pour les soirées, les robes habillées, les talons hauts. On les enfile lentement, en dernier, une fois les bijoux posés, parce qu’elles sont fragiles : un ongle, une bague, et le fil part. En échange, elles donnent à la jambe un éclat que l’on remarque sans savoir d’où il vient.

15 deniers : mon point de départ

C’est la paire que je porte le plus souvent. Léger, naturel, idéal pour tous les jours, dit le guide, et je signe. À 15 deniers, le bas uniformise le grain de la peau, efface les petites rougeurs, ajoute une lueur discrète sans jamais alourdir.

Il se glisse sous une jupe plissée au printemps, sous une robe fluide en septembre, avec des escarpins, des ballerines ou des mocassins fins. Mes teintes de prédilection pour lui : champagne, nude, beige.

20 deniers : la journée de bureau

Un cran de plus et la jambe prend de la tenue. Le 20 deniers donne un voile de couleur à la peau et résiste bien aux journées longues. Je travaille pour le gouvernement, et c’est lui que j’enfile pour les réunions : blazer, jupe droite, chemisier ajusté, escarpins à talon moyen.

Un 20 deniers bien choisi tient de la première rencontre du matin jusqu’au dernier courriel de la journée, et la jambe reste nette. C’est l’uniforme discret des femmes qui ont mieux à faire que de vérifier leurs bas toutes les heures.

30 deniers : l’entre-deux

Aux saisons incertaines, quand le matin est frais et l’après-midi doux, le 30 deniers fait le travail. Il est semi-transparent : la jambe se devine encore, mais elle est protégée, un peu plus dessinée, un peu plus chaude.

Je le porte en octobre avec une jupe midi, des bottines basses ou des mocassins bruns. Beaucoup de femmes sautent cette épaisseur, alors qu’elle règle à elle seule la moitié des journées d’automne.

40 deniers : ma limite quotidienne

Plus couvrant, il valorise la silhouette, dit le guide. Je confirme. À 40 deniers, la jambe prend un galbe presque sculpté et la couleur gagne en profondeur, surtout en brun ou en noir. Le bas devient une pièce du look à part entière.

C’est le bas des pulls en maille bordeaux, des jupes à carreaux, des bottines à talon bloc, de l’automne qui s’installe et des débuts d’hiver. Au-delà, je ne monte que lorsque le froid m’y oblige.

70 deniers : les jours de grand froid

Chaud, élégant, très confortable : le 70 deniers tient parole. Il enveloppe la jambe d’un seul ton, presque d’une seule surface. Je le sors quand le thermomètre plonge, avec un manteau camel, des bottes hautes, un sac de cuir.

Il se porte en noir ou en brun profond. Les teintes claires y perdent leur raffinement, la transparence qui les rendait précieuses ayant disparu.

100 deniers : l’hiver franc

Couverture totale, chaleur maximale, effet doux et moelleux. Je réserve ces paires aux jours où il fait trop froid pour discuter, avec des robes de laine, de longues jupes, des bottes hautes. Elles font partie de ma garde-robe, mais rarement de mes matins.

MES COULEURS

Pour moi, tout commence par les teintes pâles. Le nude, le beige, la crème, le champagne et le blanc : ce sont mes préférées, celles que je ressors chaque fois que la saison le permet.

Elles ont un avantage que l’on sous-estime. Une teinte claire attire la lumière et allonge visuellement la jambe, là où une teinte sombre la creuse. Elles demandent en revanche un peu de rigueur. Le nude doit se choisir au plus près de sa peau, ou une demi-teinte plus soutenue, jamais plus claire. Un nude trop pâle donne un effet plâtré qui ne pardonne rien.

Le champagne est ma teinte préférée de l’année. Il réchauffe la peau et dore légèrement les jambes, avec une chaleur de lampe de salon. Le beige est plus sage, parfait pour les jupes de laine et les tailleurs. La crème a un côté soyeux que j’aime avec l’ivoire, le camel et les tons sable.

Le blanc, lui, demande de l’aplomb. Porté en 15 ou 20 deniers, avec une robe claire ou une tenue entièrement dans les tons crème, il a quelque chose de lumineux et d’un peu délicieusement rétro. À 70 deniers, il devient un geste de mode. Je le porte surtout à la belle saison, et jamais par hasard.

Viennent ensuite deux teintes plus profondes qui me ressemblent aussi. Le brun, d’abord. Chocolat, noisette ou cuivré léger, il réchauffe la jambe et s’accorde à tout ce qui est camel, bordeaux, vert forêt, cuir. En 20 ou 40 deniers, il fait un nylon d’automne magnifique, plus doux que le noir, plus intéressant que le nude.

Le noir, enfin, que personne n’oublie. En 15 ou 20 deniers, il donne une jambe fine, un peu mystérieuse, parfaite pour le soir. En 40 deniers, mat, il va avec presque tout : bottines, robe de laine, jupe plissée sombre. Le guide l’appelle toujours élégant et polyvalent, et je ne vois rien à ajouter.

Le gris, le bordeaux et le bleu marine existent aussi en collant, et le guide italien les met en avant pour le bureau et les touches raffinées. Je les porte peu, mais je comprends ceux qui les aiment. Un bordeaux profond avec une robe noire, un marine avec un manteau gris : ce sont de beaux paris, à condition de ne rien mélanger d’autre.

QUOI PORTER, AVEC QUOI, ET QUAND

Le denier ne se choisit pas seul. Il doit répondre à une tenue, à un soulier, à un moment de la journée. Voici comment je procède.

Le matin, au bureau

Je pars du 20 deniers en champagne, en beige ou en brun léger. Avec un tailleur, une jupe droite, un chemisier de soie, des escarpins fermés au talon moyen. Le bas est mat, la jambe est nette, le reste suit. Si la température baisse, je passe à 30 deniers sans changer de teinte.

Le week-end et les sorties tranquilles

Le 15 ou le 20 deniers avec une jupe plissée, une robe-chemise ou un pull long. Côté pieds, ballerines, mocassins ou petites bottines. Au printemps et à l’automne, c’est la combinaison la plus confortable que je connaisse, avec le sentiment d’être habillée sans effort.

Le soir, les occasions spéciales

Là, je descends vers 10 ou 15 deniers, plutôt satiné, en nude doré, en champagne ou en noir transparent. Avec une robe cocktail, des escarpins à talon haut, une pochette. La jambe doit briller un peu. Pour un mariage ou un dîner, le bas fait partie de la parure au même titre que les boucles d’oreilles.

Les journées froides

Dès que le vent se lève, je monte à 40, puis à 70 deniers, en brun ou en noir. Les bottines vont avec le 40, les bottes à tige haute avec le 70. Le manteau long joue le rôle de pivot : un camel sur un brun profond, un noir sur un noir mat, rien de plus.

Au cœur de l’hiver, avec une robe de laine et des bottes montantes, les 100 deniers me protègent sans que j’aie à sacrifier la silhouette. Je les retire dès que la température le permet, et je retrouve alors la lumière du nylon fin.

Les souliers, en deux phrases

Plus le soulier est ouvert et fin, plus le bas doit l’être. Plus la botte est haute, plus l’épaisseur peut monter.

LES COULEURS DE LA SAISON

J’ai regardé ce que les défilés de l’automne et de l’hiver 2026 racontent, et je dois avouer que la saison me plaît. Les boutiques ont remis le brun et le bordeaux à l’avant, et les teintes profondes comme l’aubergine et le vert foncé reviennent avec elles. Le rouge tomate, le magenta et le bleu ciel s’invitent aussi sur les podiums, plus franchement.

Pour le bas de nylon, tout n’est pas à garder. Le magenta et le bleu ciel se portent sur une robe ou un manteau, très peu sur la jambe. Les teintes de terre et de vin, en revanche, se traduisent directement en nylon : un brun chocolat en 20 ou 40 deniers sous une jupe de laine, un bordeaux profond sous une robe noire, un brun chaud avec un pull rouge brique.

Cette saison, mes paires brunes passent devant les noires pour la ville. Mes teintes pâles restent là pour les journées claires, les robes légères, les premières belles sorties du printemps. Le champagne ne démode pas.

Une règle toute simple m’a toujours guidée : la couleur du bas se choisit après celle du vêtement. Une tenue claire appelle un nude ou un champagne. Une tenue foncée accepte le noir ou le brun. Quand le vêtement est coloré, je cherche un bas de la même famille, un ton plus sombre, sans vouloir faire ressortir les deux.

AU FIL DE L’ANNÉE

Je ne règle pas mes bas sur le calendrier, je les règle sur le ciel. Voici pourtant la logique qui revient d’une saison à l’autre.

Au printemps, le 15 deniers en champagne ou en nude ouvre la saison. Les premiers jours doux appellent une jupe plissée, des ballerines, une veste légère, et une jambe qui capte enfin la lumière après des mois sous la laine. Je rouvre alors le tiroir des teintes claires avec un plaisir presque enfantin.

L’été demande le moins de nylon possible, tout en gardant le geste. Je descends à 10 ou 15 deniers, en nude doré ou en teinte très naturelle, sous une robe légère. Il y a des journées trop chaudes où je m’en passe, et d’autres où le voile fin vaut mieux qu’une peau nue : le soir, à la terrasse, quand l’air fraîchit et que la jambe garde sa douceur.

À l’automne, tout se resserre. Le 20 deniers du bureau devient 30, puis 40. Le brun prend le pas sur le beige, les bottines sortent des boîtes, les pulls remplacent les chemisiers. C’est ma saison favorite pour le nylon, parce qu’elle autorise toutes les profondeurs de couleur.

L’hiver, enfin, a sa propre loi. Entre l’épaisseur du bas et celle du manteau, il faut trouver un équilibre qui ne sacrifie ni la chaleur ni la ligne. Je monte à 40, à 70, parfois à 100, en brun profond ou en noir. Je garde une paire de champagne en 20 deniers pour les dîners, parce que le froid n’empêche personne de vouloir une jambe lumineuse sous la nappe blanche.

CHOISIR SA TEINTE SELON SA PEAU

Le mot nude est trompeur, car il n’existe pas de peau universelle. Une même paire paraît rosée sur l’une, dorée sur l’autre, grisâtre sur une troisième. Je la juge toujours à la lumière du jour, enfilée sur la jambe, et non dans l’emballage.

Sur une peau claire, les nudes rosés et les champagne doux flattent le mieux. Ils unifient sans durcir. Sur une peau dorée ou mate, le beige chaud, le caramel et le noisette prennent une profondeur magnifique. Sur une peau foncée, les bruns cuivrés, chocolat ou acajou donnent à la jambe un éclat que le nude classique ne réussit pas à offrir.

Une règle m’aide chaque fois : prendre la teinte la plus proche de ma peau, puis hésiter entre celle-ci et la demi-teinte au-dessus. Plus claire que la peau, elle fige. Légèrement plus soutenue, elle sculpte.

LES ERREURS QUE JE VOIS LE PLUS SOUVENT

Le bas trop épais sous un soulier très ouvert. Un 70 deniers avec des sandales à lanières sonne faux dès le premier regard. Le soulier fin demande un bas fin.

Le bas trop brillant pour la journée. Un voile satiné à 10 deniers au milieu d’une réunion d’équipe attire plus l’œil que les idées. Le mat règne le jour, le satiné attend le soir.

Le bas de la mauvaise taille. Trop petit, il tire, s’amincit et file en une matinée. Trop grand, il plisse aux genoux et aux chevilles. Je préfère passer cinq minutes devant le tableau des tailles que perdre une paire.

La teinte qui se bat avec la tenue. Un beige verdâtre sous une jupe rose pâle, un noir dur sous une robe ivoire : l’œil le voit avant de savoir pourquoi. Le bas doit s’accorder à la tenue, jamais lui répondre.

QUELQUES GESTES QUI PROLONGENT LA VIE D’UN BAS

Les bas fins se lavent à la main, délicatement, et sèchent à plat. Je coupe mes ongles avant de les enfiler, je roule le bas jusqu’au pied avant de le dérouler lentement sur la jambe, et je range toujours une paire de rechange dans mon sac. Ce détail m’a sauvé plus d’un après-midi.

Un bas élégant demande un peu d’attention. Le geste du matin fait partie du plaisir.

CE QUE JE RETIENS

Le denier est une affaire de chiffres, mais il se choisit avec le corps. Il y a la température, le soulier, la lumière de la journée, l’humeur. Quinze, vingt, trente, quarante : ce sont les nombres de mes jours ordinaires. Soixante-dix et cent apparaissent quand il neige. Cinq et dix attendent la soirée.

Le denier est une affaire de chiffres, mais il se choisit avec le corps.

Mes teintes pâles me suivent presque partout. Mes bruns et mes noirs prennent le relais dès que la lumière baisse. Entre les deux, une jambe habillée de nylon sait toujours ce qu’elle veut dire.

Prenez le temps de lire le petit chiffre sur la pochette. Il en dit plus qu’on ne croit.

EN UN COUP D’ŒIL

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Crème et nylon

Crème et nylon

Crème et nylon

Il y a des vendredi qui se méritent. Celui-ci a commencé gris, avec une pluie fine contre la fenêtre de la cuisine et une liste de dossiers qui m’attendait au bureau. J’ai décidé que la journée ne se déroulerait pas sans mon accord. J’ai ouvert le tiroir, choisi la paire ivoire que je gardais pour une occasion encore sans nom, et j’ai fait ce que je fais chaque matin : j’ai glissé mes jambes dans le nylon.

Ce geste, je ne m’en lasse pas. Le tissu est d’abord frais sur la peau, puis il se réchauffe en remontant le long de la cuisse, et la jambe prend cette teinte satinée que je ne trouve nulle part ailleurs. Je ne porte rien dessous. Le nylon seul, ajusté et souple, me donne une liberté de mouvement que je n’échangerais pour rien.

Devant le miroir, j’ai su que la tenue serait réussie avant même d’avoir mis les chaussures. Il y a des jours comme ça.

LE CHOIX DU JOUR

J’ai un faible pour les vêtements qui hésitent entre deux identités. Ce blazer croisé en est un : assez long pour passer pour une robe, assez structuré pour garder l’autorité d’une veste. Il est crème, d’un blanc cassé qui adoucit le teint, avec deux rangées de boutons sombres qui dessinent une verticale nette et une ceinture à boucle dorée qui marque la taille sans la serrer. Le décolleté en V plonge juste ce qu’il faut. Le tissu fait le reste : il tombe, il suit, il ne colle jamais.

Dessous, mes collants ivoire, un 15 deniers à peine plus clair que ma peau. C’est le détail que je répète à toutes mes amies, et que Karine me cite maintenant en riant : un nylon un ton plus clair que la peau attrape la lumière et la renvoie. La jambe paraît plus longue, plus lisse, légèrement irréelle. Un noir opaque aurait été sage. L’ivoire est un choix.

Aux pieds, des escarpins noirs à bout pointu, talon de neuf centimètres. Le contraste est voulu : toute cette douceur crème, puis ce trait d’encre qui ancre la silhouette. Pour les bijoux, de petits anneaux dorés, une chaîne fine et un bracelet. Mes cheveux, je les ai laissés onduler. La pluie leur avait donné du volume et, pour une fois, je n’ai pas lutté contre.

DANS LES COULOIRS

Je travaille dans une boîte de comm, un milieu où la sobriété est une religion et où un blazer crème passe pour une audace. J’ai quand même traversé le hall à 8 h 40 avec la démarche que donne un talon de neuf centimètres : plus lente, plus droite, avec ce léger roulement des hanches que je ne commande pas.

Dans l’ascenseur, un collègue du troisième étage m’a laissée entrer la première. Son regard a fait le trajet que font tous les regards : le visage, puis la jambe, puis le visage encore, avec une petite hésitation au milieu où l’on cherche une excuse. Il m’a demandé si j’avais passé un bon week-end. J’ai répondu que oui. Il a ajouté que j’avais l’air reposée. Il voulait dire autre chose, et nous le savions tous les deux.

À la réunion de dix heures, un directeur a perdu le fil de sa phrase au moment où j’ai croisé les jambes. Le nylon fait un bruit minuscule, un chuchotement de soie qui glisse sur la soie, et dans une salle silencieuse on l’entend. Il a repris, toussoté, demandé à son voisin de répéter la question. Je n’ai pas relevé. J’ai noté mon point à l’ordre du jour et j’ai souri à mon cahier.

Au dîner, à la cafétéria, c’est Nathalie qui a regardé en premier, et elle a posé des questions plus précises que n’importe quel homme : quelle teinte, quel denier, quelle marque. Les femmes remarquent la technique. Les hommes remarquent l’effet. Entre les deux, on a une assez bonne idée de ce que le nylon produit.

L'HEURE DORÉE

À dix-sept heures, Karine m’a écrit : « Terrasse, 17 h 30, la lumière sera parfaite. » Elle connaît la lumière comme d’autres connaissent les dates d’anniversaire. Je suis passée refaire mon rouge à lèvres, un rose de peau, et j’ai vérifié que la boucle de ma ceinture tombait bien droite.

La terrasse occupe le dernier étage d’un immeuble d’où l’on voit la ville s’étendre jusqu’à l’horizon. Il y avait des bacs de buissons taillés, de grands canapés gris, une table de marbre noir où brûlait une bougie sous son verre, et des hortensias blancs qui retenaient les derniers rayons. Le soleil descendait et dorait tout ce qu’il touchait : le granit, les vitres des tours, ma peau.

Karine m’a installée sur le rebord de pierre, une main posée à plat, l’autre le long de la hanche. « Croise les jambes. Plus haut. Voilà. » Le soleil bas arrivait de côté et le nylon a fait ce qu’il fait de mieux : il a cessé d’être un tissu pour devenir de la lumière. La cuisse, le genou, la cheville, une seule ligne continue, comme tracée au pinceau. Karine a pris vingt photos sans rien dire, ce qui chez elle est un compliment.

Un nylon un ton plus clair que la peau attrape la lumière et la renvoie.

Ensuite je me suis assise sur le canapé, le coude contre le dossier, la main dans mes cheveux, les jambes croisées vers le soleil. Je n’ai pensé à rien. C’est rare, et c’est pour ces moments-là que je m’habille.

CE QUE LES REGARDS RACONTENT

Je les observe depuis des années, avec un mélange de curiosité et d’amusement : les hommes regardent de plusieurs façons, et la façon en dit long.

Il y a le regard rapide, qui accroche la jambe et file, gêné de s’être fait prendre. Il y a celui qui s’attarde et ne sait plus où se poser. Et il y a le troisième, le plus rare, que je préfère : celui qui prend le temps de voir l’ensemble. Il remarque la coupe du blazer, l’accord entre le crème et l’ivoire, la ligne que dessine la cheville dans le soulier. Cet homme-là prend son temps. Sa voix baisse un peu, il se tient mieux, il pose sa question avec plus de soin.

Ce soir, sur la terrasse, un homme en veston gris, un verre à la main, a regardé de mon côté pendant que Karine photographiait. Quand j’ai tourné la tête, il n’a pas détourné les yeux tout de suite. Il a incliné légèrement son verre, un salut très discret, puis il a repris sa conversation. J’ai trouvé le geste élégant. Il n’a rien tenté de plus, et cela m’a plu.

Ce que cela produit en moi, je le sens physiquement. Je me tiens plus droite, je parle plus lentement, je prends la place que j’occupe sans la demander. Les collants y sont pour beaucoup. Ils me rappellent à chaque pas que mes jambes existent et qu’elles sont gainées de douceur.

Je m’habille pour la sensation : le tissu qui épouse ma jambe, mon pas qui ralentit. L’attention des hommes vient en prime, agréable, et je l’accueille sans rien en faire. Elle me confirme que le charme se remarque, qu’il circule et qu’il crée une petite électricité dans une pièce. Les hommes de qualité aiment la nuance. Le nylon en est une.

MES RECOMMANDATIONS

Quelques conseils, puisqu’on me les demande souvent.

Choisissez la teinte avec soin. Un ivoire ou un nude rosé, un ton plus clair que votre peau, donne cet éclat satiné. Le blanc pur se voit trop et durcit la jambe. Préférez un 10 ou un 15 deniers, assez fin pour la transparence et assez solide pour la journée.

Prenez la taille au-dessus si vous hésitez. Un collant trop petit tire, dessine des plis aux genoux et vieillit vite. Enfilez-le assise, en le roulant sur lui-même comme une bague, ongles courts et limés, bagues retirées. C’est le seul moment du rituel où il faut se dépêcher de ralentir.

Mettez les chaussures en dernier. Un talon pointu de neuf centimètres allonge encore la ligne, et le noir contre l’ivoire donne du contraste sans alourdir la silhouette.

Quand les jambes sont le sujet, laissez le reste sobre : un blazer-robe crème, un bijou doré, un maquillage léger. Une seule vedette par tenue. Et croisez les jambes quand l’envie vous en prend, car le geste a plus de grâce quand on ne le calcule pas.

❦

Le soleil a fini par disparaître derrière les tours. Les vitres se sont allumées une à une, et Karine a rangé son appareil en annonçant que la série était réussie. Nous avons bu un verre sur le canapé. J’ai retiré mes escarpins pour poser mes pieds sur le granit encore tiède, et le nylon a gardé sa tenue jusqu’au bout.

En rentrant, j’ai repensé à la femme du matin, devant son miroir, avec sa liste de dossiers et sa pluie fine. Je l’ai trouvée un peu sérieuse. Je lui ai dit en pensée que la journée serait bonne. Elle l’a été.

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Les vrais hommes portent des collants

Les vrais hommes portent des collants

LES VRAIS HOMMES PORTENT DES COLLANTS

Sur le nylon, la peur du regard et une liberté qui leur appartient depuis toujours

Il y a trois semaines, à la cafétéria du bureau, un collègue s’est assis en face de moi et a croisé la jambe. Entre l’ourlet de son pantalon de laine et son mocassin, j’ai vu un voile noir, très fin. Je l’appellerai Daniel. Il a surpris mon regard, il a rougi jusqu’aux oreilles, puis il a ramené son pied sous la chaise comme on cache une faute.

J’ai eu envie de lui dire que c’était joli. Que j’en porte aussi, tous les jours, et que je savais exactement ce qu’il avait ressenti en l’enfilant ce matin-là. Je n’ai rien dit. J’ai parlé de la réunion de jeudi, j’ai bu mon café, et j’ai regretté mon silence jusqu’au soir.

Cet article est ma façon de réparer ce silence. En août, je me demandais pourquoi si peu d’hommes portent des bas de nylon. Aujourd’hui, je prends position. Je pense que les hommes devraient en porter, qu’ils devraient le faire sans s’excuser, et que nous, les femmes, devrions les y encourager. Je suis de leur côté, sans réserve.

Je vous préviens : je vais citer des chiffres, un roi de France et quelques superhéros. Je vais aussi vous donner mes conseils pratiques, parce qu’une conviction sans mode d’emploi ne sert à personne.

LA PEUR VIENT AVANT LE TISSU

Imaginez la scène. Un homme se tient devant son tiroir, une paire de bas noirs entre les doigts. Il en a envie depuis des semaines. Le tissu est doux, la couleur lui plaît, et il sait déjà que ses jambes seront plus chaudes et plus lisses. Pourtant il hésite, parce qu’une petite voix lui demande ce que diront les autres.

Cette voix se mesure. Dans un sondage de YouGov sur la masculinité, mené auprès de 4 095 adultes au Royaume-Uni, 31 % des hommes disaient se sentir mal à l’aise à l’idée de porter du rose. Chez les 18 à 24 ans, la proportion tombait à 23 %. La même enquête montrait que les hommes étaient plus inconfortables que les femmes dans presque toutes les situations proposées. Ils étaient 48 % à redouter de pleurer devant des amis du même sexe, contre 18 % des femmes.

Un homme sur trois hésite devant une couleur. Comment s’étonner qu’un collant lui paraisse un territoire interdit? Ce qui l’arrête, ce n’est pas le vêtement. C’est le règlement invisible qu’on lui a transmis très tôt, celui qui dit ce qu’un garçon peut aimer et ce qu’il doit laisser aux filles.

Or ceux qui franchissent le pas rapportent presque toujours la même chose, et je l’ai lu des dizaines de fois : il ne se passe rien. On les regarde à peine. La rue est occupée à vivre. Le tribunal qu’ils redoutaient n’existait que dans leur tête.

Le regard que l’on redoute est presque toujours plus sévère que celui que l’on reçoit.

SUPERMAN EN COLLANTS, ET PERSONNE NE RIT

Voici ce que je trouve le plus drôle dans toute cette histoire. Les premiers modèles de virilité que l’on offre à un petit garçon portent des collants. Superman en porte. Batman aussi, et Spider-Man, et la moitié des héros qui ornent les chambres d’enfants. Personne ne s’interroge sur leurs fantasmes ni sur leur orientation. On dit qu’ils sont forts, et on les applaudit.

Le cinéma en a même fait la preuve. Quand The Dark Knight est sorti en 2008, un distributeur britannique de bonneterie, Precious Collections, a vu ses ventes de collants aux hommes passer d’environ 300 à plus de 1 000 paires par mois, selon son directeur Kieran Hughes, cité par le Telegraph. Il parlait d’un effet Batman. Je parlerais plutôt d’une permission : pendant quelques semaines, des hommes ont eu sous les yeux un héros dont la force allait très bien avec un collant.

Le sport raconte la même chose. Le coureur, le cycliste, le danseur de ballet n’attirent aucun regard oblique. Quand Under Armour, Nike et Adidas ont vendu le collant masculin sous l’étiquette « compression », il est entré dans les vestiaires par la porte de la performance. Une jambe gainée d’un tissu synthétique extensible devient donc un exploit dans un cas, et une question dans l’autre.

ILS LES PORTAIENT AVANT NOUS

Il faut aussi rappeler ce que l’histoire de la mode oublie volontiers de raconter. Pendant des siècles, les bas ont été un vêtement d’homme, et un vêtement de pouvoir. À la Renaissance, le costume masculin se composait d’un pourpoint et de chausses longues, le fameux doublet and hose. Au XVIIe siècle, toute la mode des hommes visait à mettre leurs jambes en valeur : bas moulants et colorés, culottes amples, talons hauts.

Louis XIV en est l’exemple le plus célèbre. L’exposition Standing Tall du Bata Shoe Museum, à Toronto, rappelle que les hommes ont porté des talons comme expressions de pouvoir et de prestige pendant plus de 130 ans. À la cour du Roi-Soleil, les talons rouges signalaient l’accès au pouvoir. Ce roi se faisait peindre en bas de soie, le mollet tendu, et personne ne doutait de sa virilité. La jambe élégante affirmait son autorité.

Puis, vers 1730-1740, le vent a tourné. Les Lumières ont soutenu que la valeur d’un homme tenait à sa raison plutôt qu’à son apparence, et les hommes ont troqué les bas et les culottes contre des pantalons longs et des tons sobres. Le psychologue britannique John Carl Flügel a appelé ce virage la grande renonciation masculine : les hommes ont laissé aux femmes la couleur, la soie et l’ornement. Ils les avaient pourtant adorés.

Le jugement qui pèse sur un homme en collants a donc à peine trois siècles. Ce n’est pas une loi de la nature. C’est une habitude, et les habitudes se défont.

LES CHIFFRES À RETENIR

CE QUE LE NYLON LEUR OFFRE

Venons-en au plaisir, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit. Je vous dis ce que j’ai lu, et ce que je ressens moi-même chaque matin.

La beauté d’abord. Un bas fin lisse la peau, uniformise le teint des jambes et dessine le mollet. Il ne transforme personne, il polit. Sous un pantalon de laine, il donne une jambe nette, sans pli ni cerne de chaussette. Et s’il se voit, sous un short ou à la cheville, il apporte cette finesse discrète qui retient l’œil.

La sensation ensuite, que les hommes décrivent plus que tout le reste. Le froid léger du tissu à l’instant où on l’enfile. La seconde peau qui se tend. Le glissement du pantalon contre le nylon, si doux qu’on s’en étonne. Un homme écrivait sur un forum qu’il aimait simplement la sensation. Cette simplicité m’a émue, parce que c’est exactement ma raison à moi.

Le confort pèse bien plus lourd qu’on ne le croit. Ici, au Québec, nos hivers descendent sous les moins vingt. Un bas fin sous le pantalon ajoute de la chaleur sans ajouter de volume, et personne n’en sait rien. Pour les hommes qui travaillent debout ou qui font de longs trajets, les modèles de soutien soulagent les jambes lourdes. Si vous avez des soucis de circulation, parlez-en à votre pharmacien avant de choisir une compression.

La confiance vient avec. Je l’ai remarqué chez moi comme chez les autres : quand on s’habille pour soi, on se tient autrement. Le dos se redresse, le pas s’assouplit. On porte quelque chose que personne n’a choisi à notre place.

L’expression, enfin. Pendant des décennies, la bonneterie masculine tenait en un mot : beige. Les choses ont bougé. Threads, une maison de Toronto, a lancé Threads for Men, une collection de fabrication italienne conçue pour l’anatomie masculine. Emilio Cavallini propose des motifs affirmés pour ceux qui veulent qu’on les voie. Et la mode suit : la présidente de Kayser-Roth, qui détient les marques HUE et No Nonsense, parle des collants comme de l’accessoire du moment, porté par les milléniaux et la génération Z. Les jeunes n’attendent pas : selon YPulse, 49 % des 18 à 24 ans disent essayer un nouveau style tout de suite.

LES VRAIS HOMMES

Je tombe ces jours-ci sur des images qui circulent sur Instagram. L’une affirme que les vrais hommes portent des collants, et que les hommes faibles et peu sûrs d’eux n’en portent pas. Je comprends l’élan : il veut renvoyer un reproche à son expéditeur. Mais je ne signerai pas cette phrase, parce qu’elle refait le geste qu’elle dénonce. On juge toujours un homme sur son vêtement, seulement dans l’autre sens.

Voici ce que je signe. Un homme solide sait qui il est et n’a pas besoin que sa garde-robe le prouve. Celui qui choisit un vêtement qu’il aime, qui sait que certains hausseront un sourcil et qui le porte avec naturel, montre une assurance que bien des costumes trois pièces ne donnent pas. Le courage, ici, consiste à cesser de demander la permission.

Un homme sûr de lui n’a pas besoin d’un règlement pour savoir ce qu’il peut porter.

Et soyons honnêtes : les femmes ont de tout temps trouvé du charme à l’homme qui s’assume. Rien ne séduit davantage que quelqu’un d’à l’aise dans sa peau, et c’est précisément ce que le nylon, bien porté, laisse voir.

LES DEUX QUESTIONS QUE TOUT LE MONDE POSE

Chaque fois qu’un homme apparaît en collants, deux questions fusent. Une affiche que j’ai vue cette semaine les énumère très bien : « Es-tu gai? » et « C’est un fétiche? ». Elle remarque aussi que lorsqu’une femme porte exactement la même paire, personne ne demande rien. Même collant, jugement différent. La remarque est juste.

Première question, l’orientation. Un vêtement n’est pas une orientation, et le goût d’un tissu ne dit rien des amours de celui qui le porte. Dans les témoignages que j’ai lus, il y a des hommes mariés, hétérosexuels, qui aiment le nylon, et leur vie de couple ressemble à toutes les autres. Et même si la réponse était oui, en quoi cela regarderait-il le voisin?

Deuxième question, le fétiche. Je ne vais pas prétendre que le plaisir du nylon n’a jamais rien de sensuel. Je l’ai écrit récemment ici même : je ne m’excuse pas de mes goûts, et je n’attends pas d’un homme qu’il s’excuse des siens. Quand une femme aime ses bas, on trouve cela charmant. Quand un homme ressent la même chose, la société cherche aussitôt la pathologie. Un plaisir des sens reste un plaisir des sens, chez elle comme chez lui. La seule limite sérieuse, c’est le consentement : on n’impose pas ses goûts à quelqu’un qui n’en veut pas. Tout le reste relève de la vie privée.

J’en parlais en août : quand la bonneterie Threads a recueilli plus de cent cinquante réponses d’hommes sur leurs raisons de porter des bas, on y trouvait le confort, le soutien, la chaleur, l’esthétique. La supposition fait plus de dégâts que n’importe quel fétiche. On présume le pire de l’homme en collants avant même de lui avoir parlé.

CE QUE NOUS PENSONS, NOUS, LES FEMMES

On nous prête souvent le rôle de gardiennes du tabou, comme si nous refusions de voir un homme en nylon. Les témoignages que j’ai lus racontent autre chose. Beaucoup de femmes répondent, en gros, que chacun s’habille comme il veut. Certaines l’acceptent sans le désirer, et je respecte cette franchise. D’autres trouvent cela franchement séduisant, et l’une d’elles demandait pourquoi les hommes seraient privés d’un vêtement qu’elle-même trouve doux et agréable.

Il y a trois questions que l’on confond sans cesse : « A-t-il le droit? », « Cela me dérange-t-il? » et « Est-ce que je trouve cela séduisant? ». Les deux premières obtiennent presque toujours un non et un non. La troisième se décide dans le cœur de chacune, et personne n’a à s’en excuser. Dans un couple, ce qui blesse n’est jamais le bas de nylon. C’est le secret. Une femme qui apprend la vérité après des années de dissimulation souffre du mensonge, pas du tissu.

Voilà pourquoi je conseille aux hommes la clarté. Dites simplement que vous aimez porter du nylon, que vous n’attendez rien de plus, et que vous voulez qu’elle le sache. Dites-le tôt et sans détour. Une confidence franche se reçoit toujours mieux qu’une découverte.

LES CONSEILS DE CRISTINA

Vous êtes convaincu, ou simplement curieux, ce qui revient presque au même. Voici comment je m’y prendrais, pas à pas.

Commencez sous le pantalon

Personne ne le saura, et vous aurez tout le loisir de vous habituer à la sensation. Sous un jean, un pantalon de laine ou un pantalon de travail, le nylon fin passe partout. Portez-le une semaine entière avant de penser à le montrer.

Choisissez le bon denier

Le denier mesure la finesse du fil : plus il est bas, plus le bas est transparent. Autour de 15 à 20 deniers, le nylon est presque invisible. De 40 à 60, il est semi-opaque. À partir de 80, il ressemble à un legging et cache tout. Pour débuter, je recommande 30 à 40.

Cherchez la bonne coupe

Un bas trop petit ou trop mince, qui file en dix minutes, peut décourager à jamais. Investissez dans une paire de qualité. Des maisons comme Threads, Emilio Cavallini, Falke ou Wolford proposent des coupes pensées pour les hommes, avec une jambe plus longue, une taille plus courte et une braguette. Si vous hésitez entre deux tailles, prenez la plus grande.

Soignez les chaussures

Le nylon aime le cuir. Un mocassin, une bottine Chelsea, un derby bien ciré : l’ensemble paraît aussitôt voulu, jamais improvisé. Avec un short, choisissez une coupe de tailleur au-dessus du genou et un collant opaque, noir ou gris.

Misez sur les teintes sobres

Noir, gris anthracite, bleu marine, fumée. Le beige demande plus d’aplomb, et les motifs davantage encore. Commencez sombre, puis montez en audace au rythme de votre confiance.

Prenez soin de la matière

Lavage à la main ou dans un sac en filet, séchage à plat. Des ongles coupés et des mains soignées avant l’enfilage évitent bien des mailles filées. Quant à la pilosité, rasée ou non, c’est votre choix : un bas opaque la dissimule, un bas fin la laisse deviner.

Gardez une réponse prête

Si quelqu’un remarque, souriez et dites que c’est chaud et confortable. C’est vrai, c’est suffisant, et la conversation s’arrête là. Vous n’avez aucune explication à fournir.

Un mot pour nous, mesdames. Si l’homme qui partage votre vie en porte, ou songe à le faire, un compliment sincère vaut mieux que mille conseils. Posez une question avant de formuler un jugement. Et si quelqu’un vous confie un jour son goût du nylon, pensez à Daniel : ce que vous direz dans les dix secondes suivantes, il s’en souviendra longtemps.

LA PREMIÈRE TENUE

  • Pantalon de laine gris anthracite, coupe droite
  • Collant noir de 30 deniers, coupe homme
  • Mocassins de cuir brun foncé
  • Chemise bleu pâle et veston marine
  • Une montre sobre, un geste calme

Le lendemain, j’ai croisé Daniel près de la machine à café. J’avais préparé un grand discours. Il n’en est sorti qu’une phrase : « Belle journée pour porter du nylon. » Il a mis trois secondes à comprendre. Puis il a souri, du sourire d’un homme à qui l’on vient de retirer un poids.

Nous avons parlé dix minutes de deniers, de pantalons et de la prochaine marque à essayer. Rien de scandaleux : deux collègues qui s’échangent leurs bonnes adresses.

Messieurs, c’est tout ce que je voulais vous dire. Le nylon vous appartient autant qu’à nous. Il vous a appartenu pendant des siècles, et le monde vous regarde bien moins que vous ne le croyez. Enfilez votre première paire un matin ordinaire, sans cérémonie. Et quand quelqu’un vous remarquera, souriez. Je serai sans doute de ceux qui vous sourient en retour.

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Mon plus grand fétichisme, et pourquoi je ne m’en excuse pas

Mon plus grand fétichisme, et pourquoi je ne m’en excuse pas

Mon plus grand fétichisme, et pourquoi je ne m'en excuse pas

Les bas de nylon, la mode et le plaisir d’être soi

Il y a des aveux qu’on garde longtemps dans un tiroir, entre le papier de soie et les vieux foulards. Le mien tient en une phrase : j’ai un fétichisme pour les bas de nylon. C’est même l’un de mes plus gros, et je l’adore.

Je l’écris aujourd’hui sans trembler, parce que j’ai fini par comprendre que ce que je ressens en enfilant une paire de nylon ne me rend ni étrange ni fragile. Je m’y sens plus femme, plus sexy et plus sûre de moi, et je ne vois pas pourquoi j’irais m’en excuser.

Alors ce matin, j’ai envie de vous en parler comme on le fait entre amies, devant un café qui refroidit. Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, ou si vous reconnaissez quelqu’un que vous aimez, retenez une chose avant toutes les autres. Vous n’êtes pas seule, vous n’êtes pas seul, et vous n’avez rien à corriger.

UN MOT QUI FAIT PEUR

Le mot « fétichisme » traîne une mauvaise réputation. On l’entend et l’on imagine quelque chose de sombre, de honteux, réservé à quelques marginaux. La réalité est bien plus ordinaire.

Une étude parue dans le Journal of Sex Research et dirigée par le chercheur Christian Joyal a interrogé 1 040 adultes québécois, choisis pour représenter la population générale. Les questions étaient directes. Avez-vous déjà été excité par un objet inanimé non sexuel ? Environ 26 % des répondants ont dit oui. Près d’un participant sur deux (46,5 %) s’intéressait à au moins un comportement que le manuel diagnostique DSM-5 classe parmi les paraphilies. Les chercheurs ont aussi constaté que les femmes déclaraient un intérêt pour le fétichisme à peu près aussi souvent que les hommes.

Dans une autre enquête de la même équipe, menée auprès de 1 516 adultes du Québec, seuls deux fantasmes sur les 55 proposés se sont révélés rares. Tous les autres dépassaient le seuil de rareté fixé par les chercheurs.

Les cliniciens, eux, font une distinction qui me semble sage. Un intérêt vécu avec plaisir n’est pas un trouble. On parle de trouble lorsque la pratique cause de la détresse ou nuit à la vie de la personne. Joyal range lui-même parmi les fantasmes problématiques ceux qui impliquent un partenaire non consentant, de la douleur, ou dont on ne peut absolument pas se passer pour jouir. Aimer les bas de nylon, les porter, les regarder, savourer la façon dont ils glissent sur la peau : rien de cela n’entre dans ces catégories.

Et contrairement à une idée tenace, avoir un fétiche ne veut pas dire en avoir besoin. La chercheuse Giselle Rees rappelle que les personnes concernées vivent très bien une sexualité conventionnelle, sans lui. Le fétiche est une couleur de plus sur la palette. Il ne remplace pas le reste.

Avoir un fétiche ne veut pas dire en avoir besoin.

UNE HISTOIRE DE RUÉE

Si je doutais encore de la normalité de mon penchant, l’histoire se chargerait de me rassurer. Le bas de nylon a rendu les foules folles bien avant que j’aie l’âge de m’y intéresser.

Le nylon sort des laboratoires de DuPont, grâce au chimiste Wallace Carothers, et il est breveté en 1938. L’entreprise le présente au public à l’Exposition universelle de New York en 1939, en le décrivant comme une fibre née du carbone, de l’eau et de l’air. En octobre de la même année, un premier test de vente à Wilmington, au Delaware, écoule 4 000 paires en quelques heures.

Puis vient le 15 mai 1940, que l’on surnommera le « Nylon Day ». Environ quatre millions de paires arrivent dans les magasins américains, à 1,15 $ la paire, à une époque où un pain coûtait 10 cents. Elles se vendent en quelques jours. À New York seulement, on parle de 72 000 paires écoulées dès la première journée.

La guerre interrompt la fête. DuPont réoriente le nylon vers les parachutes, les tentes et les cordages, et les bas disparaissent des vitrines. Quand la production reprend, à la fin de 1945, la demande dépasse tout ce que l’on avait prévu. Des files interminables s’étirent devant les magasins, et l’on parle même d’« émeutes du nylon », des femmes en venant aux poings pour s’offrir une paire.

Personne n’a conclu, à l’époque, que ces femmes avaient un problème. On avait compris qu’un objet fin, lisse, presque invisible, possédait un pouvoir qui dépassait de loin son utilité. Je ne suis que l’héritière de cette histoire.

CE QUE LE NYLON ME FAIT

Je travaille pour une boîte de com. Mes journées sont faites de rencontres, de dossiers, de courriels et de cafés servis dans des gobelets en carton. Rien de tout cela ne ressemble à un décor de film. Pourtant, chaque matin, avant de partir, je m’accorde un geste qui change la couleur de ma journée.

Je prends la paire. Je la roule entre mes doigts. Je l’enfile lentement, d’abord le pied, puis la cheville, puis le long de la jambe, en lissant la maille pour qu’elle épouse la peau sans un pli. Le tissu est frais au premier contact, presque soyeux, et il se réchauffe aussitôt. La jambe prend un grain plus fin, une ligne plus nette, une brillance discrète qui n’appartient qu’au nylon.

Je ne cherche pas à vous faire croire que c’est un simple vêtement. C’est un rituel, et l’une de mes plus grandes sources de plaisir. Quelque chose se met en place à cet instant précis : mon dos se redresse, mon pas devient plus posé, mon regard se lève. Je me sens plus femme. Je me sens plus sexy, d’une façon tranquille que personne n’a besoin de remarquer. Et je me sens plus confiante, comme si je portais sous mes vêtements un secret qui m’appartient.

Voilà ce que je tiens à dire aux femmes qui hésitent. Ce plaisir est le vôtre. Il n’a besoin ni de public ni d’excuse. Il me fait du bien, tout simplement, et un plaisir qui fait du bien sans faire de tort à personne mérite sa place dans une vie.

Un plaisir qui ne fait de tort à personne mérite sa place dans une vie.

QUAND LA MODE ET LE FÉTICHE S'EMBRASSENT

On oppose volontiers la mode, qui serait raffinée, au fétichisme, qui serait honteux. Je crois que les deux se parlent depuis toujours.

La mode vit de suggestion. Une transparence, une ligne de couture, un talon qui cambre le pied, un tissu qui épouse la jambe : ce sont des outils de séduction autant que d’élégance. Le fétichisme pousse cette attention au détail un cran plus loin. Entre apprécier une tenue et en tirer une excitation particulière, la différence tient à l’intensité, et la frontière est poreuse. Beaucoup de gens passent de l’un à l’autre selon les jours, sans même s’en apercevoir.

Les chiffres vont dans ce sens. En 2007, une équipe de l’Université de Bologne dirigée par Claudia Scorolli a analysé 381 groupes de discussion en ligne consacrés aux fétiches, rassemblant au moins 5 000 personnes. Ce n’est pas une étude clinique, seulement un portrait de ce qui attire les gens quand ils en parlent librement. Les préférences pour une partie du corps pesaient 33 % des échanges, celles pour un objet associé au corps, 30 %. Parmi les groupes consacrés aux vêtements, un tiers portait sur ce qui habille les jambes et les fesses, comme les bas et les jupes, et un autre tiers sur les chaussures.

Autrement dit, la jambe habillée occupe une place de choix dans l’imaginaire érotique des humains, et le bas de nylon en est l’un des meilleurs ambassadeurs.

Il y a quelques jours, en faisant défiler mon fil sur les réseaux sociaux, je suis tombée sur une affiche rose et noire qui disait à peu près la même chose. On peut porter des collants, avoir un fétichisme pour eux, et trouver que la mode et le fétiche font bon ménage. Si quelqu’un y voit un problème, ajoutait-elle, c’est son problème à lui. J’ai souri. Ce genre de message circule enfin sans chuchoter, et il a raison.

J’ai ma règle personnelle : un fétiche, comme une robe, se porte avec élégance. Le consentement, le respect de l’autre et le bon goût en forment la doublure.

ILS SONT PLUS NOMBREUX QU'ON LE PENSE

Parlons des hommes. J’ai une conviction, nourrie par des années d’observation : ceux qui adorent les femmes en bas de nylon sont bien plus nombreux qu’on ne le croit.

Ils n’en parlent presque jamais. La crainte de passer pour un original en retient plus d’un, alors ils gardent cela pour eux et se contentent d’un regard qui s’attarde une seconde de trop sur une cheville ou sur la ligne d’un mollet. L’étude québécoise indique que les hommes se disent globalement plus intéressés que les femmes par ce genre de pratiques, même si l’écart est moins grand qu’on l’imaginait pour le fétichisme. Quant aux groupes analysés par l’équipe de Scorolli, ils montrent que le goût des jambes gainées fédère à lui seul des communautés entières.

Ce que je constate, moi, c’est que ce regard est presque toujours respectueux. Les hommes de qualité ne cherchent pas la provocation. Ils aiment la finesse, le détail, ce qui suggère plutôt que ce qui expose. Une jambe gainée de nylon raconte exactement cette histoire-là, et j’avoue me sentir très bien d’être celle qui la raconte.

Je tiens à être claire sur un point. Un désir, même partagé par beaucoup, ne donne aucun droit sur personne. L’homme qui admire discrètement, qui complimente avec tact ou qui partage ce goût avec une partenaire consentante vit son fétichisme avec élégance. Celui qui insiste, qui touche sans permission ou qui juge n’a rien compris. Le plaisir d’un fétiche vient de l’attention portée à la beauté, jamais de l’emprise.

Si vous êtes un homme et que ces lignes décrivent ce que vous ressentez devant une paire de jambes en nylon, sachez que vous êtes en excellente compagnie. Il n’y a aucune honte à avoir. Vous pouvez en parler à celle que vous aimez, simplement, le jour où vous vous sentez prêt. Plusieurs de mes amies y ont répondu avec curiosité, et parfois avec un sourire.

LES HOMMES AUSSI PORTENT DES COLLANTS

Et puis il y a ceux qui ne se contentent pas de regarder. Les hommes en bas de nylon ou en collants ne sont pas une invention de notre époque.

Pendant des siècles, ils ont porté des bas et des chausses moulantes, du Moyen Âge à la Renaissance, sans que personne y voie matière à scandale. Ils ont cessé au XIXe siècle, quand la mode s’est mise à séparer nettement les vêtements féminins et masculins. Les bas ont habillé les jambes des hommes bien plus longtemps que le jean.

Le sujet revient régulièrement dans l’actualité de la mode. En 2008, après la sortie de The Dark Knight, des détaillants d’Europe et des États-Unis rapportaient que les ventes de collants pour hommes grimpaient en flèche. Quelques années plus tard, le magazine Time présentait les « mantyhose », des collants conçus pour les hommes ou unisexes. Le vice-président de la maison italienne Emilio Cavallini y racontait avoir remarqué qu’une bonne part de ses collants de taille moyenne à grande étaient achetés par des hommes. Certains les enfilent sous le pantalon comme une couche supplémentaire contre le froid, notamment des travailleurs qui œuvrent dehors, comme les paysagistes. D’autres les choisissent pour le confort ou le soutien.

Aujourd’hui, le mouvement se mesure en chiffres. Selon une analyse de Grand View Research relayée en 2025 par Knitting Industry, le segment masculin du marché des bas et collants devrait croître le plus vite, à environ 4,5 % par an, porté par la compression, le soutien et le style. Le même rapport estime que le marché mondial atteindra plus de 51 milliards de dollars américains d’ici 2030.

Un homme peut choisir des collants pour mille raisons : la chaleur, la circulation, l’allure d’une jambe sous un pantalon bien coupé, la sensation sur la peau. Il peut aussi le faire parce qu’il éprouve, comme moi, un plaisir qui touche au fétichisme. Chaque raison est bonne, parce qu’aucune n’exige de justification. Le nylon est le même pour tout le monde. Ce qui change, c’est la personne qui le porte et la confiance qu’elle y puise.

Le nylon est le même pour tout le monde.

SE DONNER LA PERMISSION

Si vous avez lu jusqu’ici, c’est que quelque chose a résonné. Peut-être aimez-vous porter du nylon. Peut-être aimez-vous le regarder. Peut-être aimez-vous les deux, et n’en avez-vous jamais parlé à personne.

Je n’ai pas de mode d’emploi à vous offrir, seulement quelques repères appris au fil du temps. Commencez par ce qui vous donne du plaisir et laissez le reste suivre. Choisissez une paire qui vous plaît vraiment, d’un denier qui vous convient, d’une teinte que vous aimez, et prenez le temps du geste. Parlez-en à des personnes de confiance, celles qui sauront écouter sans ricaner. Et gardez toujours en tête le consentement des autres : c’est lui qui change un goût personnel en élégance partagée.

Un seul cas appelle un conseil différent. Si un fétichisme vous cause de la détresse, s’il prend toute la place ou s’il nuit à votre vie, parlez-en à un professionnel de la santé. La ligne à surveiller est la souffrance. Dans la grande majorité des cas, rien de tout cela ne vous concerne, et il suffit d’en profiter.

Demain matin, quelque part, quelqu’un glissera ses jambes dans une paire de bas de nylon et sentira, pendant une seconde, que sa journée vient de s’ouvrir autrement. Cette personne, ce sera peut-être vous. Ce sera sûrement moi.

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