Dentelle noire, un samedi d’octobre
Dentelle noire, un samedi d'octobre
Je t’écris depuis une banquette du centre commercial, les chevilles croisées, un sac de papier noir posé contre ma hanche. Il y a du marbre partout, des fleurs blanches dans de grandes jardinières dorées, et un va-et-vient de gens pressés qui ne se doutent pas de ce que contient mon sac. Je me suis promis de tout raconter dans l’ordre. Alors je commence par le matin.
LE MATIN, AVANT TOUT
Ce samedi, je me suis levée avec une idée précise. Depuis des semaines, je repousse la même visite : une vraie séance de lingerie. Pas un passage rapide entre deux commissions, ni une commande à minuit sur un site dont je ne connais pas les tailles. Un après-midi entier, avec des essayages, une vendeuse qui connaît son métier et personne pour me chronométrer.
Martin a une soirée qui approche. Rien d’officiel, une occasion que je garde pour moi, et j’avais envie de la préparer comme on prépare un voyage. Je dois pourtant être honnête : j’y allais aussi pour moi. Cela fait trop longtemps que je porte du joli par hasard plutôt que par choix.
Le rituel, comme chaque jour, a commencé par les jambes. Une paire de nylon 15 deniers, teinte noisette, d’un brillant très doux. Je les enfile assise au bord du lit, le pied tendu, le tissu remonté centimètre par centimètre jusqu’à ce qu’il épouse la cheville, puis le genou. Ce geste, je le fais depuis tant d’années qu’il devrait m’être devenu indifférent. Il ne l’est jamais. Le nylon est frais d’abord, puis il prend la chaleur de la peau et on ne le sent plus que comme une seconde peau, un peu plus lisse que la mienne. Sans lui, une jupe aussi courte que celle que j’avais choisie me semblerait inachevée.
LA TENUE DU JOUR
Pour un après-midi d’essayages, la tenue compte plus qu’on ne le croit. Je voulais être belle en traversant le centre commercial, et pouvoir me déshabiller et me rhabiller une dizaine de fois sans me battre contre un bouton ou une fermeture.
J’ai choisi un haut en jersey brun chocolat, à manches longues et col drapé, qui tombe en plis souples sur la poitrine. Une mini-jupe beige à fente sur le devant, ceinturée de cuir brun à boucle dorée. Des escarpins vernis couleur chair, un sac structuré taupe, un collier fin, de petits anneaux dorés, un jonc au poignet. Le brun et le beige se répondent, ce qui laisse aux jambes le premier rôle, et le nylon noisette prolonge la jupe sans trancher avec elle.
Un conseil pour tes prochains essayages : deux pièces séparées plutôt qu’une robe, une jupe sans fermeture compliquée, des chaussures qui s’enfilent sans lacets. Tu gagneras dix minutes et un peu de dignité.
LE LONG COULOIR DE MARBRE
Le centre commercial du samedi après-midi a quelque chose de théâtral. Le plancher de marbre renvoie les lumières, les vitrines sont dorées, et on avance dans un décor où tout le monde regarde un peu tout le monde. J’aime y marcher lentement. Je sens les talons sur la pierre, le frottement doux du nylon à chaque pas, la fente de la jupe qui s’ouvre et se referme à peine.
Je me suis arrêtée devant une vitrine de sacs, sans intention d’en acheter. Je regardais mon reflet se superposer au cuir noir, une femme en brun et beige sur fond de laque et d’or, et je me suis surprise à sourire. Un homme qui sortait de la boutique voisine a ralenti, puis a fait semblant de consulter son téléphone. Je n’ai rien dit. Le nylon parle à ma place, et il parle bien.
LA PORTE DORÉE
La boutique de lingerie se trouve au bout du couloir, derrière une lourde porte aux poignées de laiton. Je ne suis pas timide, et pourtant j’ai marqué une seconde d’arrêt. Ces endroits intimident tant qu’on n’y a pas posé le pied. Puis on entre, et la bougie à la fleur d’oranger, la lumière chaude, les mannequins en dentelle noire disent tous la même chose : prends ton temps.
J’ai commencé seule, comme je le fais toujours. Il y a un plaisir à toucher avant de se faire conseiller. Je passais la main sur les cintres, les doigts accrochaient la dentelle puis glissaient sur le satin. La dentelle a un grain qu’on reconnaît à la pulpe des doigts, un relief fin presque comme une écriture. Le satin, lui, est froid, puis tiède, puis on ne sait plus.
CAMILLE
Une vendeuse s’est approchée, chignon bas, blazer noir, un sourire qui ne cherchait pas à vendre. Elle s’appelle Camille. Elle m’a posé une seule question.
« C’est pour une occasion, ou pour vous ? »
« Les deux », ai-je répondu.
Elle a hoché la tête comme si c’était la meilleure réponse possible, et elle avait raison. Elle m’a confié que la majorité de ses clientes portent depuis des années un soutien-gorge qui n’est pas à leur taille, et qu’elles ne s’en aperçoivent qu’à l’essayage, quand elles sentent enfin la différence. Elle m’a mesurée avec un ruban souple, sans commentaire, avec cette efficacité tranquille qui rassure. Puis elle est repartie et elle est revenue avec un premier soutien-gorge en dentelle noire.
Sa méthode est simple. Elle apporte peu de pièces, mais choisies. Elle regarde ce que je touche, elle remarque où mes yeux s’attardent, puis elle ajuste. Une bonne vendeuse écoute avant de proposer, et elle sait se taire quand il le faut.
Un bon ajustement change tout, et pas seulement pour l’œil. Une bretelle qui ne scie plus l’épaule, un bonnet qui tient sans comprimer : on se tient mieux, on respire mieux, on oublie la pièce parce qu’elle est enfin à sa place. La plus belle dentelle du monde ne vaut rien si on passe la journée à la remonter.
Quand elle a sorti le body, un modèle en dentelle noire aux fermoirs dorés, je me suis arrêtée, la main au menton, à me demander si j’osais. Camille n’a pas insisté.
« Essayez-le avec vos bas. La dentelle ne se juge pas sur un cintre. »
La phrase m’est restée en tête jusqu’à la cabine.
LA CABINE
La cabine ressemble à un petit salon : un rideau de velours champagne, un miroir encadré d’or, un fauteuil bas pour s’habiller assise. J’avais glissé deux paires de bas dans mon sac, par habitude. Pour la première pièce, une petite robe de satin noir, j’ai remplacé mes bas noisette par une paire noire, très fine. Je me suis assise sur le fauteuil et j’ai ajusté la pointe sur l’orteil, ce geste qui consiste à remettre la couture à plat et à tirer très légèrement le tissu pour qu’il épouse sans plisser.
Dans une cabine, le temps s’arrondit. La musique de la boutique n’arrive plus qu’en sourdine et il ne reste que soi et le tissu. Je crois que beaucoup de femmes n’ont plus ce moment-là, ce quart d’heure sans téléphone ni liste de tâches où l’on regarde son corps avec la curiosité d’une étrangère bienveillante.
La deuxième tenue, une nuisette de satin bordée de dentelle, appelait des bas autofixants. Je les ai remontés jusqu’en haut de la cuisse, la bande de dentelle posée sur la peau, qui tient seule, sans jarretelles. J’adore ce confort : aucune pression, une ligne délicate au sommet de la jambe, qu’on devine à peine sous le satin.
Puisqu’on parle de nylon, une parenthèse pour celles qui hésitent entre les trois grandes familles. Le collant donne la chaleur et le confort, il convient à toutes les journées. Le bas autofixant donne la liberté : on l’oublie, il suit les mouvements, et sa dentelle apporte la touche de séduction. La jarretelle exige un peu de patience et donne la ligne la plus nette, la plus théâtrale. Pour la lingerie noire, je reste fidèle au 15 deniers, mat ou à peine brillant. Plus fin, il fait respirer la dentelle, et plus opaque il l’étouffe.
Camille a toussé gentiment derrière le rideau.
« Tout va bien ? »
Très bien. J’avais simplement perdu la notion de l’heure.
Le troisième essayage, c’était le body. Dentelle noire, bonnets légèrement structurés, une taille que le tissu dessine plus qu’il ne serre, et quatre jarretelles fines pour tenir des bas. J’ai mis un moment avant de me regarder. Puis je me suis tournée de côté, de dos, comme on feuillette un livre dont on connaît mal certains chapitres. Le miroir me renvoyait une silhouette que je connaissais et que je redécouvrais : la ligne de la jambe sous le nylon noir, la dentelle en haut des cuisses, les talons vernis qui allongent tout. Je n’ai songé ni à mon âge ni aux petites imperfections qu’on s’invente. J’ai songé que cette femme-là méritait mieux qu’un cintre.
POURQUOI EN OFFRIR À SON HOMME
Certaines lectrices me demandent si cela vaut vraiment la peine d’acheter de la lingerie pour son homme, après des années ensemble, quand la vie est pleine de factures et de lunchs à préparer. Voici ma réponse, celle de cet après-midi.
D’abord, le cadeau commence avant d’être ouvert. Choisir une pièce pour Martin, c’est penser à lui pendant une heure, à ses goûts, à ce qui le fait sourire. On ne pense pas longtemps à quelqu’un sans se rapprocher de lui.
Ensuite, il y a l’attente. Entre l’achat et la soirée, il y a des jours où je sais quelque chose qu’il ignore, et cette conscience change ma façon de marcher, de m’asseoir, de lui répondre au téléphone. Il le sent sans comprendre pourquoi. Un secret bien gardé a cette énergie-là.
Il y a aussi l’effet sur soi. On croit acheter pour l’autre, et on s’aperçoit qu’on est la première servie. La lingerie qu’on porte sous une tenue ordinaire, un tailleur, un jean, donne de la tenue au sens propre. Je me tiens plus droite. Je prends ma place.
Enfin, elle dit quelque chose sur la durée : je te choisis encore. Après dix ans, quinze, vingt, les couples glissent facilement dans le confort, qui est précieux et qui a pourtant besoin de petites étincelles. Un body en dentelle est une manière de se réinviter l’un chez l’autre.
CE QUE JE TE CONSEILLE
Si tu hésites à franchir la porte d’une boutique comme celle-ci, voici ce que j’ai appris au fil des années. Fais-toi mesurer, même si tu crois connaître ta taille. Va-y seule, ou avec une amie qui te dit la vérité avec douceur. Apporte tes propres bas : on ne juge une dentelle ou une jarretelle qu’avec la bonne paire sur les jambes. Essaie avec les chaussures que tu porteras vraiment, car les talons changent la posture, donc la façon dont une pièce tombe.
Choisis une seule pièce qui te fait rêver plutôt que cinq qui te font hésiter. Si le noir te paraît trop attendu, essaie l’ivoire ou un bordeaux profond. Et ne te presse pas. Les boutiques que je préfère ne regardent pas leur montre.
LA SORTIE
J’ai remis mes bas noisette, ma jupe, ma ceinture, et je suis ressortie les mains pleines de sacs de papier noir et ivoire, bien plus que prévu. Je suis entrée pour une pièce. Camille m’a raccompagnée jusqu’à la porte, une petite boîte glissée dans du papier de soie ivoire sans que je l’aie demandé. Je ne te dirai pas ce qu’il y a dedans.
« Revenez me dire comment ça s’est passé », m’a-t-elle lancé.
Je reviendrai. Peut-être.
Dans le couloir, la lumière avait changé. Les vitrines brillaient plus fort, le marbre avait pris des reflets d’ambre. Je marchais plus lentement qu’à l’aller, et les sacs n’y étaient pour rien. J’avais cette légèreté qu’on a après avoir pris une décision qui nous fait plaisir, et le nylon contre mes jambes, à chaque pas, me le rappelait.
LE DERNIER MOT
Voilà pour ce samedi. Je suis de nouveau sur ma banquette, j’écris ceci sur mon téléphone, les sacs à côté de moi. Dans une heure, je rentre. Ce soir, je rangerai tout dans le tiroir du bas de la commode, celui que j’ai libéré cette semaine sans trop savoir pourquoi. Martin ne sait rien. Il apprendra la date en même temps que toi, si je décide de te la raconter.
Sinon, tu devras deviner.
LA TENUE
- Haut : jersey brun chocolat, col drapé, manches longues
- Jupe : mini beige à fente sur le devant
- Ceinture : cuir brun, boucle dorée
- Bas : nylon 15 deniers, teinte noisette
- Escarpins : vernis, couleur chair
- Sac : structuré, taupe
- Bijoux : collier fin doré, petits anneaux, jonc
- Dans la cabine : body en dentelle noire à jarretelles, nuisette de satin, bas noirs 15 deniers, bas autofixants à bande de dentelle, escarpins noirs vernis
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