Mon plus grand fétichisme, et pourquoi je ne m'en excuse pas
Les bas de nylon, la mode et le plaisir d’être soi
Il y a des aveux qu’on garde longtemps dans un tiroir, entre le papier de soie et les vieux foulards. Le mien tient en une phrase : j’ai un fétichisme pour les bas de nylon. C’est même l’un de mes plus gros, et je l’adore.
Je l’écris aujourd’hui sans trembler, parce que j’ai fini par comprendre que ce que je ressens en enfilant une paire de nylon ne me rend ni étrange ni fragile. Je m’y sens plus femme, plus sexy et plus sûre de moi, et je ne vois pas pourquoi j’irais m’en excuser.
Alors ce matin, j’ai envie de vous en parler comme on le fait entre amies, devant un café qui refroidit. Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, ou si vous reconnaissez quelqu’un que vous aimez, retenez une chose avant toutes les autres. Vous n’êtes pas seule, vous n’êtes pas seul, et vous n’avez rien à corriger.
UN MOT QUI FAIT PEUR
Le mot « fétichisme » traîne une mauvaise réputation. On l’entend et l’on imagine quelque chose de sombre, de honteux, réservé à quelques marginaux. La réalité est bien plus ordinaire.
Une étude parue dans le Journal of Sex Research et dirigée par le chercheur Christian Joyal a interrogé 1 040 adultes québécois, choisis pour représenter la population générale. Les questions étaient directes. Avez-vous déjà été excité par un objet inanimé non sexuel ? Environ 26 % des répondants ont dit oui. Près d’un participant sur deux (46,5 %) s’intéressait à au moins un comportement que le manuel diagnostique DSM-5 classe parmi les paraphilies. Les chercheurs ont aussi constaté que les femmes déclaraient un intérêt pour le fétichisme à peu près aussi souvent que les hommes.
Dans une autre enquête de la même équipe, menée auprès de 1 516 adultes du Québec, seuls deux fantasmes sur les 55 proposés se sont révélés rares. Tous les autres dépassaient le seuil de rareté fixé par les chercheurs.
Les cliniciens, eux, font une distinction qui me semble sage. Un intérêt vécu avec plaisir n’est pas un trouble. On parle de trouble lorsque la pratique cause de la détresse ou nuit à la vie de la personne. Joyal range lui-même parmi les fantasmes problématiques ceux qui impliquent un partenaire non consentant, de la douleur, ou dont on ne peut absolument pas se passer pour jouir. Aimer les bas de nylon, les porter, les regarder, savourer la façon dont ils glissent sur la peau : rien de cela n’entre dans ces catégories.
Et contrairement à une idée tenace, avoir un fétiche ne veut pas dire en avoir besoin. La chercheuse Giselle Rees rappelle que les personnes concernées vivent très bien une sexualité conventionnelle, sans lui. Le fétiche est une couleur de plus sur la palette. Il ne remplace pas le reste.
Avoir un fétiche ne veut pas dire en avoir besoin.
UNE HISTOIRE DE RUÉE
Si je doutais encore de la normalité de mon penchant, l’histoire se chargerait de me rassurer. Le bas de nylon a rendu les foules folles bien avant que j’aie l’âge de m’y intéresser.
Le nylon sort des laboratoires de DuPont, grâce au chimiste Wallace Carothers, et il est breveté en 1938. L’entreprise le présente au public à l’Exposition universelle de New York en 1939, en le décrivant comme une fibre née du carbone, de l’eau et de l’air. En octobre de la même année, un premier test de vente à Wilmington, au Delaware, écoule 4 000 paires en quelques heures.
Puis vient le 15 mai 1940, que l’on surnommera le « Nylon Day ». Environ quatre millions de paires arrivent dans les magasins américains, à 1,15 $ la paire, à une époque où un pain coûtait 10 cents. Elles se vendent en quelques jours. À New York seulement, on parle de 72 000 paires écoulées dès la première journée.
La guerre interrompt la fête. DuPont réoriente le nylon vers les parachutes, les tentes et les cordages, et les bas disparaissent des vitrines. Quand la production reprend, à la fin de 1945, la demande dépasse tout ce que l’on avait prévu. Des files interminables s’étirent devant les magasins, et l’on parle même d’« émeutes du nylon », des femmes en venant aux poings pour s’offrir une paire.
Personne n’a conclu, à l’époque, que ces femmes avaient un problème. On avait compris qu’un objet fin, lisse, presque invisible, possédait un pouvoir qui dépassait de loin son utilité. Je ne suis que l’héritière de cette histoire.
CE QUE LE NYLON ME FAIT
Je travaille pour une boîte de com. Mes journées sont faites de rencontres, de dossiers, de courriels et de cafés servis dans des gobelets en carton. Rien de tout cela ne ressemble à un décor de film. Pourtant, chaque matin, avant de partir, je m’accorde un geste qui change la couleur de ma journée.
Je prends la paire. Je la roule entre mes doigts. Je l’enfile lentement, d’abord le pied, puis la cheville, puis le long de la jambe, en lissant la maille pour qu’elle épouse la peau sans un pli. Le tissu est frais au premier contact, presque soyeux, et il se réchauffe aussitôt. La jambe prend un grain plus fin, une ligne plus nette, une brillance discrète qui n’appartient qu’au nylon.
Je ne cherche pas à vous faire croire que c’est un simple vêtement. C’est un rituel, et l’une de mes plus grandes sources de plaisir. Quelque chose se met en place à cet instant précis : mon dos se redresse, mon pas devient plus posé, mon regard se lève. Je me sens plus femme. Je me sens plus sexy, d’une façon tranquille que personne n’a besoin de remarquer. Et je me sens plus confiante, comme si je portais sous mes vêtements un secret qui m’appartient.
Voilà ce que je tiens à dire aux femmes qui hésitent. Ce plaisir est le vôtre. Il n’a besoin ni de public ni d’excuse. Il me fait du bien, tout simplement, et un plaisir qui fait du bien sans faire de tort à personne mérite sa place dans une vie.
Un plaisir qui ne fait de tort à personne mérite sa place dans une vie.
QUAND LA MODE ET LE FÉTICHE S'EMBRASSENT
On oppose volontiers la mode, qui serait raffinée, au fétichisme, qui serait honteux. Je crois que les deux se parlent depuis toujours.
La mode vit de suggestion. Une transparence, une ligne de couture, un talon qui cambre le pied, un tissu qui épouse la jambe : ce sont des outils de séduction autant que d’élégance. Le fétichisme pousse cette attention au détail un cran plus loin. Entre apprécier une tenue et en tirer une excitation particulière, la différence tient à l’intensité, et la frontière est poreuse. Beaucoup de gens passent de l’un à l’autre selon les jours, sans même s’en apercevoir.
Les chiffres vont dans ce sens. En 2007, une équipe de l’Université de Bologne dirigée par Claudia Scorolli a analysé 381 groupes de discussion en ligne consacrés aux fétiches, rassemblant au moins 5 000 personnes. Ce n’est pas une étude clinique, seulement un portrait de ce qui attire les gens quand ils en parlent librement. Les préférences pour une partie du corps pesaient 33 % des échanges, celles pour un objet associé au corps, 30 %. Parmi les groupes consacrés aux vêtements, un tiers portait sur ce qui habille les jambes et les fesses, comme les bas et les jupes, et un autre tiers sur les chaussures.
Autrement dit, la jambe habillée occupe une place de choix dans l’imaginaire érotique des humains, et le bas de nylon en est l’un des meilleurs ambassadeurs.
Il y a quelques jours, en faisant défiler mon fil sur les réseaux sociaux, je suis tombée sur une affiche rose et noire qui disait à peu près la même chose. On peut porter des collants, avoir un fétichisme pour eux, et trouver que la mode et le fétiche font bon ménage. Si quelqu’un y voit un problème, ajoutait-elle, c’est son problème à lui. J’ai souri. Ce genre de message circule enfin sans chuchoter, et il a raison.
J’ai ma règle personnelle : un fétiche, comme une robe, se porte avec élégance. Le consentement, le respect de l’autre et le bon goût en forment la doublure.
ILS SONT PLUS NOMBREUX QU'ON LE PENSE
Parlons des hommes. J’ai une conviction, nourrie par des années d’observation : ceux qui adorent les femmes en bas de nylon sont bien plus nombreux qu’on ne le croit.
Ils n’en parlent presque jamais. La crainte de passer pour un original en retient plus d’un, alors ils gardent cela pour eux et se contentent d’un regard qui s’attarde une seconde de trop sur une cheville ou sur la ligne d’un mollet. L’étude québécoise indique que les hommes se disent globalement plus intéressés que les femmes par ce genre de pratiques, même si l’écart est moins grand qu’on l’imaginait pour le fétichisme. Quant aux groupes analysés par l’équipe de Scorolli, ils montrent que le goût des jambes gainées fédère à lui seul des communautés entières.
Ce que je constate, moi, c’est que ce regard est presque toujours respectueux. Les hommes de qualité ne cherchent pas la provocation. Ils aiment la finesse, le détail, ce qui suggère plutôt que ce qui expose. Une jambe gainée de nylon raconte exactement cette histoire-là, et j’avoue me sentir très bien d’être celle qui la raconte.
Je tiens à être claire sur un point. Un désir, même partagé par beaucoup, ne donne aucun droit sur personne. L’homme qui admire discrètement, qui complimente avec tact ou qui partage ce goût avec une partenaire consentante vit son fétichisme avec élégance. Celui qui insiste, qui touche sans permission ou qui juge n’a rien compris. Le plaisir d’un fétiche vient de l’attention portée à la beauté, jamais de l’emprise.
Si vous êtes un homme et que ces lignes décrivent ce que vous ressentez devant une paire de jambes en nylon, sachez que vous êtes en excellente compagnie. Il n’y a aucune honte à avoir. Vous pouvez en parler à celle que vous aimez, simplement, le jour où vous vous sentez prêt. Plusieurs de mes amies y ont répondu avec curiosité, et parfois avec un sourire.
LES HOMMES AUSSI PORTENT DES COLLANTS
Et puis il y a ceux qui ne se contentent pas de regarder. Les hommes en bas de nylon ou en collants ne sont pas une invention de notre époque.
Pendant des siècles, ils ont porté des bas et des chausses moulantes, du Moyen Âge à la Renaissance, sans que personne y voie matière à scandale. Ils ont cessé au XIXe siècle, quand la mode s’est mise à séparer nettement les vêtements féminins et masculins. Les bas ont habillé les jambes des hommes bien plus longtemps que le jean.
Le sujet revient régulièrement dans l’actualité de la mode. En 2008, après la sortie de The Dark Knight, des détaillants d’Europe et des États-Unis rapportaient que les ventes de collants pour hommes grimpaient en flèche. Quelques années plus tard, le magazine Time présentait les « mantyhose », des collants conçus pour les hommes ou unisexes. Le vice-président de la maison italienne Emilio Cavallini y racontait avoir remarqué qu’une bonne part de ses collants de taille moyenne à grande étaient achetés par des hommes. Certains les enfilent sous le pantalon comme une couche supplémentaire contre le froid, notamment des travailleurs qui œuvrent dehors, comme les paysagistes. D’autres les choisissent pour le confort ou le soutien.
Aujourd’hui, le mouvement se mesure en chiffres. Selon une analyse de Grand View Research relayée en 2025 par Knitting Industry, le segment masculin du marché des bas et collants devrait croître le plus vite, à environ 4,5 % par an, porté par la compression, le soutien et le style. Le même rapport estime que le marché mondial atteindra plus de 51 milliards de dollars américains d’ici 2030.
Un homme peut choisir des collants pour mille raisons : la chaleur, la circulation, l’allure d’une jambe sous un pantalon bien coupé, la sensation sur la peau. Il peut aussi le faire parce qu’il éprouve, comme moi, un plaisir qui touche au fétichisme. Chaque raison est bonne, parce qu’aucune n’exige de justification. Le nylon est le même pour tout le monde. Ce qui change, c’est la personne qui le porte et la confiance qu’elle y puise.
Le nylon est le même pour tout le monde.
SE DONNER LA PERMISSION
Si vous avez lu jusqu’ici, c’est que quelque chose a résonné. Peut-être aimez-vous porter du nylon. Peut-être aimez-vous le regarder. Peut-être aimez-vous les deux, et n’en avez-vous jamais parlé à personne.
Je n’ai pas de mode d’emploi à vous offrir, seulement quelques repères appris au fil du temps. Commencez par ce qui vous donne du plaisir et laissez le reste suivre. Choisissez une paire qui vous plaît vraiment, d’un denier qui vous convient, d’une teinte que vous aimez, et prenez le temps du geste. Parlez-en à des personnes de confiance, celles qui sauront écouter sans ricaner. Et gardez toujours en tête le consentement des autres : c’est lui qui change un goût personnel en élégance partagée.
Un seul cas appelle un conseil différent. Si un fétichisme vous cause de la détresse, s’il prend toute la place ou s’il nuit à votre vie, parlez-en à un professionnel de la santé. La ligne à surveiller est la souffrance. Dans la grande majorité des cas, rien de tout cela ne vous concerne, et il suffit d’en profiter.
Demain matin, quelque part, quelqu’un glissera ses jambes dans une paire de bas de nylon et sentira, pendant une seconde, que sa journée vient de s’ouvrir autrement. Cette personne, ce sera peut-être vous. Ce sera sûrement moi.
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Bonsoir Cristina, vous avez saisi toute l’essence de la séduction du nylon : le plaisir , le secret sous la tenue et cette confiance intime qu’il procure.
En tant qu’homme sensible à cet esthétisme, votre texte m’a beaucoup parlé. Il y a un frisson dans cette matière que seuls ceux qui la recherchent peuvent comprendre…
Merci pour cette parenthèse d’élégance et de liberté.
Bonjour Julien,
Merci pour ce mot, il m’a vraiment touchée. Vous avez mis le doigt sur ce que je voulais exprimer : le plaisir qui reste discret, ce petit secret que l’on porte sous la tenue et la confiance tranquille qui vient avec.
Ce frisson dont vous parlez, je crois que ceux qui le connaissent le reconnaissent tout de suite. C’est agréable de savoir que le texte vous a parlé, et que cette sensibilité à la matière et au détail est partagée.
Merci d’avoir pris le temps de l’écrire. Et au plaisir de vous retrouver parmi mes lecteurs.
Cristina