LES VRAIS HOMMES PORTENT DES COLLANTS

Sur le nylon, la peur du regard et une liberté qui leur appartient depuis toujours

Il y a trois semaines, à la cafétéria du bureau, un collègue s’est assis en face de moi et a croisé la jambe. Entre l’ourlet de son pantalon de laine et son mocassin, j’ai vu un voile noir, très fin. Je l’appellerai Daniel. Il a surpris mon regard, il a rougi jusqu’aux oreilles, puis il a ramené son pied sous la chaise comme on cache une faute.

J’ai eu envie de lui dire que c’était joli. Que j’en porte aussi, tous les jours, et que je savais exactement ce qu’il avait ressenti en l’enfilant ce matin-là. Je n’ai rien dit. J’ai parlé de la réunion de jeudi, j’ai bu mon café, et j’ai regretté mon silence jusqu’au soir.

Cet article est ma façon de réparer ce silence. En août, je me demandais pourquoi si peu d’hommes portent des bas de nylon. Aujourd’hui, je prends position. Je pense que les hommes devraient en porter, qu’ils devraient le faire sans s’excuser, et que nous, les femmes, devrions les y encourager. Je suis de leur côté, sans réserve.

Je vous préviens : je vais citer des chiffres, un roi de France et quelques superhéros. Je vais aussi vous donner mes conseils pratiques, parce qu’une conviction sans mode d’emploi ne sert à personne.

LA PEUR VIENT AVANT LE TISSU

Imaginez la scène. Un homme se tient devant son tiroir, une paire de bas noirs entre les doigts. Il en a envie depuis des semaines. Le tissu est doux, la couleur lui plaît, et il sait déjà que ses jambes seront plus chaudes et plus lisses. Pourtant il hésite, parce qu’une petite voix lui demande ce que diront les autres.

Cette voix se mesure. Dans un sondage de YouGov sur la masculinité, mené auprès de 4 095 adultes au Royaume-Uni, 31 % des hommes disaient se sentir mal à l’aise à l’idée de porter du rose. Chez les 18 à 24 ans, la proportion tombait à 23 %. La même enquête montrait que les hommes étaient plus inconfortables que les femmes dans presque toutes les situations proposées. Ils étaient 48 % à redouter de pleurer devant des amis du même sexe, contre 18 % des femmes.

Un homme sur trois hésite devant une couleur. Comment s’étonner qu’un collant lui paraisse un territoire interdit? Ce qui l’arrête, ce n’est pas le vêtement. C’est le règlement invisible qu’on lui a transmis très tôt, celui qui dit ce qu’un garçon peut aimer et ce qu’il doit laisser aux filles.

Or ceux qui franchissent le pas rapportent presque toujours la même chose, et je l’ai lu des dizaines de fois : il ne se passe rien. On les regarde à peine. La rue est occupée à vivre. Le tribunal qu’ils redoutaient n’existait que dans leur tête.

Le regard que l’on redoute est presque toujours plus sévère que celui que l’on reçoit.

SUPERMAN EN COLLANTS, ET PERSONNE NE RIT

Voici ce que je trouve le plus drôle dans toute cette histoire. Les premiers modèles de virilité que l’on offre à un petit garçon portent des collants. Superman en porte. Batman aussi, et Spider-Man, et la moitié des héros qui ornent les chambres d’enfants. Personne ne s’interroge sur leurs fantasmes ni sur leur orientation. On dit qu’ils sont forts, et on les applaudit.

Le cinéma en a même fait la preuve. Quand The Dark Knight est sorti en 2008, un distributeur britannique de bonneterie, Precious Collections, a vu ses ventes de collants aux hommes passer d’environ 300 à plus de 1 000 paires par mois, selon son directeur Kieran Hughes, cité par le Telegraph. Il parlait d’un effet Batman. Je parlerais plutôt d’une permission : pendant quelques semaines, des hommes ont eu sous les yeux un héros dont la force allait très bien avec un collant.

Le sport raconte la même chose. Le coureur, le cycliste, le danseur de ballet n’attirent aucun regard oblique. Quand Under Armour, Nike et Adidas ont vendu le collant masculin sous l’étiquette « compression », il est entré dans les vestiaires par la porte de la performance. Une jambe gainée d’un tissu synthétique extensible devient donc un exploit dans un cas, et une question dans l’autre.

ILS LES PORTAIENT AVANT NOUS

Il faut aussi rappeler ce que l’histoire de la mode oublie volontiers de raconter. Pendant des siècles, les bas ont été un vêtement d’homme, et un vêtement de pouvoir. À la Renaissance, le costume masculin se composait d’un pourpoint et de chausses longues, le fameux doublet and hose. Au XVIIe siècle, toute la mode des hommes visait à mettre leurs jambes en valeur : bas moulants et colorés, culottes amples, talons hauts.

Louis XIV en est l’exemple le plus célèbre. L’exposition Standing Tall du Bata Shoe Museum, à Toronto, rappelle que les hommes ont porté des talons comme expressions de pouvoir et de prestige pendant plus de 130 ans. À la cour du Roi-Soleil, les talons rouges signalaient l’accès au pouvoir. Ce roi se faisait peindre en bas de soie, le mollet tendu, et personne ne doutait de sa virilité. La jambe élégante affirmait son autorité.

Puis, vers 1730-1740, le vent a tourné. Les Lumières ont soutenu que la valeur d’un homme tenait à sa raison plutôt qu’à son apparence, et les hommes ont troqué les bas et les culottes contre des pantalons longs et des tons sobres. Le psychologue britannique John Carl Flügel a appelé ce virage la grande renonciation masculine : les hommes ont laissé aux femmes la couleur, la soie et l’ornement. Ils les avaient pourtant adorés.

Le jugement qui pèse sur un homme en collants a donc à peine trois siècles. Ce n’est pas une loi de la nature. C’est une habitude, et les habitudes se défont.

LES CHIFFRES À RETENIR

CE QUE LE NYLON LEUR OFFRE

Venons-en au plaisir, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit. Je vous dis ce que j’ai lu, et ce que je ressens moi-même chaque matin.

La beauté d’abord. Un bas fin lisse la peau, uniformise le teint des jambes et dessine le mollet. Il ne transforme personne, il polit. Sous un pantalon de laine, il donne une jambe nette, sans pli ni cerne de chaussette. Et s’il se voit, sous un short ou à la cheville, il apporte cette finesse discrète qui retient l’œil.

La sensation ensuite, que les hommes décrivent plus que tout le reste. Le froid léger du tissu à l’instant où on l’enfile. La seconde peau qui se tend. Le glissement du pantalon contre le nylon, si doux qu’on s’en étonne. Un homme écrivait sur un forum qu’il aimait simplement la sensation. Cette simplicité m’a émue, parce que c’est exactement ma raison à moi.

Le confort pèse bien plus lourd qu’on ne le croit. Ici, au Québec, nos hivers descendent sous les moins vingt. Un bas fin sous le pantalon ajoute de la chaleur sans ajouter de volume, et personne n’en sait rien. Pour les hommes qui travaillent debout ou qui font de longs trajets, les modèles de soutien soulagent les jambes lourdes. Si vous avez des soucis de circulation, parlez-en à votre pharmacien avant de choisir une compression.

La confiance vient avec. Je l’ai remarqué chez moi comme chez les autres : quand on s’habille pour soi, on se tient autrement. Le dos se redresse, le pas s’assouplit. On porte quelque chose que personne n’a choisi à notre place.

L’expression, enfin. Pendant des décennies, la bonneterie masculine tenait en un mot : beige. Les choses ont bougé. Threads, une maison de Toronto, a lancé Threads for Men, une collection de fabrication italienne conçue pour l’anatomie masculine. Emilio Cavallini propose des motifs affirmés pour ceux qui veulent qu’on les voie. Et la mode suit : la présidente de Kayser-Roth, qui détient les marques HUE et No Nonsense, parle des collants comme de l’accessoire du moment, porté par les milléniaux et la génération Z. Les jeunes n’attendent pas : selon YPulse, 49 % des 18 à 24 ans disent essayer un nouveau style tout de suite.

LES VRAIS HOMMES

Je tombe ces jours-ci sur des images qui circulent sur Instagram. L’une affirme que les vrais hommes portent des collants, et que les hommes faibles et peu sûrs d’eux n’en portent pas. Je comprends l’élan : il veut renvoyer un reproche à son expéditeur. Mais je ne signerai pas cette phrase, parce qu’elle refait le geste qu’elle dénonce. On juge toujours un homme sur son vêtement, seulement dans l’autre sens.

Voici ce que je signe. Un homme solide sait qui il est et n’a pas besoin que sa garde-robe le prouve. Celui qui choisit un vêtement qu’il aime, qui sait que certains hausseront un sourcil et qui le porte avec naturel, montre une assurance que bien des costumes trois pièces ne donnent pas. Le courage, ici, consiste à cesser de demander la permission.

Un homme sûr de lui n’a pas besoin d’un règlement pour savoir ce qu’il peut porter.

Et soyons honnêtes : les femmes ont de tout temps trouvé du charme à l’homme qui s’assume. Rien ne séduit davantage que quelqu’un d’à l’aise dans sa peau, et c’est précisément ce que le nylon, bien porté, laisse voir.

LES DEUX QUESTIONS QUE TOUT LE MONDE POSE

Chaque fois qu’un homme apparaît en collants, deux questions fusent. Une affiche que j’ai vue cette semaine les énumère très bien : « Es-tu gai? » et « C’est un fétiche? ». Elle remarque aussi que lorsqu’une femme porte exactement la même paire, personne ne demande rien. Même collant, jugement différent. La remarque est juste.

Première question, l’orientation. Un vêtement n’est pas une orientation, et le goût d’un tissu ne dit rien des amours de celui qui le porte. Dans les témoignages que j’ai lus, il y a des hommes mariés, hétérosexuels, qui aiment le nylon, et leur vie de couple ressemble à toutes les autres. Et même si la réponse était oui, en quoi cela regarderait-il le voisin?

Deuxième question, le fétiche. Je ne vais pas prétendre que le plaisir du nylon n’a jamais rien de sensuel. Je l’ai écrit récemment ici même : je ne m’excuse pas de mes goûts, et je n’attends pas d’un homme qu’il s’excuse des siens. Quand une femme aime ses bas, on trouve cela charmant. Quand un homme ressent la même chose, la société cherche aussitôt la pathologie. Un plaisir des sens reste un plaisir des sens, chez elle comme chez lui. La seule limite sérieuse, c’est le consentement : on n’impose pas ses goûts à quelqu’un qui n’en veut pas. Tout le reste relève de la vie privée.

J’en parlais en août : quand la bonneterie Threads a recueilli plus de cent cinquante réponses d’hommes sur leurs raisons de porter des bas, on y trouvait le confort, le soutien, la chaleur, l’esthétique. La supposition fait plus de dégâts que n’importe quel fétiche. On présume le pire de l’homme en collants avant même de lui avoir parlé.

CE QUE NOUS PENSONS, NOUS, LES FEMMES

On nous prête souvent le rôle de gardiennes du tabou, comme si nous refusions de voir un homme en nylon. Les témoignages que j’ai lus racontent autre chose. Beaucoup de femmes répondent, en gros, que chacun s’habille comme il veut. Certaines l’acceptent sans le désirer, et je respecte cette franchise. D’autres trouvent cela franchement séduisant, et l’une d’elles demandait pourquoi les hommes seraient privés d’un vêtement qu’elle-même trouve doux et agréable.

Il y a trois questions que l’on confond sans cesse : « A-t-il le droit? », « Cela me dérange-t-il? » et « Est-ce que je trouve cela séduisant? ». Les deux premières obtiennent presque toujours un non et un non. La troisième se décide dans le cœur de chacune, et personne n’a à s’en excuser. Dans un couple, ce qui blesse n’est jamais le bas de nylon. C’est le secret. Une femme qui apprend la vérité après des années de dissimulation souffre du mensonge, pas du tissu.

Voilà pourquoi je conseille aux hommes la clarté. Dites simplement que vous aimez porter du nylon, que vous n’attendez rien de plus, et que vous voulez qu’elle le sache. Dites-le tôt et sans détour. Une confidence franche se reçoit toujours mieux qu’une découverte.

LES CONSEILS DE CRISTINA

Vous êtes convaincu, ou simplement curieux, ce qui revient presque au même. Voici comment je m’y prendrais, pas à pas.

Commencez sous le pantalon

Personne ne le saura, et vous aurez tout le loisir de vous habituer à la sensation. Sous un jean, un pantalon de laine ou un pantalon de travail, le nylon fin passe partout. Portez-le une semaine entière avant de penser à le montrer.

Choisissez le bon denier

Le denier mesure la finesse du fil : plus il est bas, plus le bas est transparent. Autour de 15 à 20 deniers, le nylon est presque invisible. De 40 à 60, il est semi-opaque. À partir de 80, il ressemble à un legging et cache tout. Pour débuter, je recommande 30 à 40.

Cherchez la bonne coupe

Un bas trop petit ou trop mince, qui file en dix minutes, peut décourager à jamais. Investissez dans une paire de qualité. Des maisons comme Threads, Emilio Cavallini, Falke ou Wolford proposent des coupes pensées pour les hommes, avec une jambe plus longue, une taille plus courte et une braguette. Si vous hésitez entre deux tailles, prenez la plus grande.

Soignez les chaussures

Le nylon aime le cuir. Un mocassin, une bottine Chelsea, un derby bien ciré : l’ensemble paraît aussitôt voulu, jamais improvisé. Avec un short, choisissez une coupe de tailleur au-dessus du genou et un collant opaque, noir ou gris.

Misez sur les teintes sobres

Noir, gris anthracite, bleu marine, fumée. Le beige demande plus d’aplomb, et les motifs davantage encore. Commencez sombre, puis montez en audace au rythme de votre confiance.

Prenez soin de la matière

Lavage à la main ou dans un sac en filet, séchage à plat. Des ongles coupés et des mains soignées avant l’enfilage évitent bien des mailles filées. Quant à la pilosité, rasée ou non, c’est votre choix : un bas opaque la dissimule, un bas fin la laisse deviner.

Gardez une réponse prête

Si quelqu’un remarque, souriez et dites que c’est chaud et confortable. C’est vrai, c’est suffisant, et la conversation s’arrête là. Vous n’avez aucune explication à fournir.

Un mot pour nous, mesdames. Si l’homme qui partage votre vie en porte, ou songe à le faire, un compliment sincère vaut mieux que mille conseils. Posez une question avant de formuler un jugement. Et si quelqu’un vous confie un jour son goût du nylon, pensez à Daniel : ce que vous direz dans les dix secondes suivantes, il s’en souviendra longtemps.

LA PREMIÈRE TENUE

  • Pantalon de laine gris anthracite, coupe droite
  • Collant noir de 30 deniers, coupe homme
  • Mocassins de cuir brun foncé
  • Chemise bleu pâle et veston marine
  • Une montre sobre, un geste calme

Le lendemain, j’ai croisé Daniel près de la machine à café. J’avais préparé un grand discours. Il n’en est sorti qu’une phrase : « Belle journée pour porter du nylon. » Il a mis trois secondes à comprendre. Puis il a souri, du sourire d’un homme à qui l’on vient de retirer un poids.

Nous avons parlé dix minutes de deniers, de pantalons et de la prochaine marque à essayer. Rien de scandaleux : deux collègues qui s’échangent leurs bonnes adresses.

Messieurs, c’est tout ce que je voulais vous dire. Le nylon vous appartient autant qu’à nous. Il vous a appartenu pendant des siècles, et le monde vous regarde bien moins que vous ne le croyez. Enfilez votre première paire un matin ordinaire, sans cérémonie. Et quand quelqu’un vous remarquera, souriez. Je serai sans doute de ceux qui vous sourient en retour.

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