Les semaines ont passé avec une régularité presque rassurante.
Le réveil. La douche. Le tailleur bleu marine ou parfois le gris anthracite que j’avais fini par acheter. Une blouse blanche, rose poudré, ou crème. Les talons. Toujours les mêmes rituels, les mêmes gestes précis. Une vie professionnelle qui prenait forme, qui devenait solide.
Je m’étais habituée au bureau. Aux réunions. Aux deadlines. Aux petites victoires quotidiennes. Nathalie et moi avions trouvé notre rythme de travail. Elle m’apprenait les raccourcis, les codes non écrits, qui parler et qui éviter. Nous déjeunions ensemble presque tous les jours. Elle me racontait ses week-ends avec ses enfants. Je l’écoutais, souriante, sans avoir grand-chose à raconter en retour.
Ma vie ressemblait à une page bien écrite. Propre. Structurée. Prévisible.
Mais quelque chose manquait.
L'annonce
Un mardi matin, Nathalie est arrivée au bureau avec un sourire étrange. Heureux et triste à la fois.
— J’ai une nouvelle, m’a-t-elle dit en posant son café sur mon bureau.
Mon cœur s’est serré avant même qu’elle parle.
— Ils m’ont proposé un poste dans une autre division. C’est une belle opportunité. Mais… je ne serai plus ici.
J’ai senti le sol bouger légèrement sous mes pieds. Pas un tremblement. Juste un déséquilibre subtil.
— Quand ? ai-je demandé, la voix plus calme que mon cœur.
— Dans trois semaines.
Trois semaines. Assez pour s’habituer à l’idée. Pas assez pour ne pas avoir peur.
Nathalie était devenue mon repère. Ma bouée. La seule personne qui me connaissait un peu dans cette ville encore trop grande. Et elle partait.
— Je suis contente pour toi, ai-je dit sincèrement.
Et je l’étais. Mais j’étais aussi terrifiée.
La sortie entre collègues
Deux semaines plus tard, l’équipe a organisé un 5 à 7 pour célébrer le départ de Nathalie. Un bar trendy du centre-ville, musique feutrée, éclairage tamisé, cocktails trop chers.
Je ne voulais pas y aller.
Mais Nathalie a insisté.
— Allez, Cristina. Ça va te faire du bien de socialiser un peu. Tu ne peux pas rester enfermée dans ton appartement tous les soirs.
Elle avait raison, évidemment.
Je me suis habillée simplement. Jupe droite noire, chemisier blanc, veste structurée. Mes talons habituels. Rien de spécial. Rien de différent. Je ne cherchais pas à impressionner. Je voulais juste être là, marquer ma présence, puis rentrer.
Le bar était bondé. Collègues que je connaissais à peine. Conversations qui s’entrecroisaient. Rires un peu trop forts. J’ai pris un verre de vin blanc et je me suis installée discrètement dans un coin, observant plus que participant.
Nathalie papillonnait d’un groupe à l’autre, visiblement heureuse mais aussi émue. Je l’ai observée avec tendresse. Elle allait me manquer plus que je ne voulais l’admettre.
Le compliment inattendu
Je ne l’ai pas vu s’approcher.
Un homme d’une quarantaine d’années, costume bien coupé, sourire confiant. Un collègue d’un autre département que j’avais croisé une ou deux fois dans les couloirs.
— Cristina, c’est ça ?
— Oui, ai-je répondu, surprise.
— Philippe. On s’est vus en réunion la semaine dernière.
J’ai hoché la tête poliment, ne me souvenant pas précisément.
— Je voulais juste vous dire… vous avez beaucoup de classe. Ce n’est pas si courant ici.
Le compliment m’a prise au dépourvu. Je ne savais pas quoi répondre. J’ai souri maladroitement.
— Merci. C’est gentil.
Il a regardé mes jambes un instant. Pas de manière déplacée. Juste… appréciative.
— La façon dont vous vous tenez. Dont vous marchez. C’est élégant. Ça se remarque.
Mon cœur a fait un petit bond que je n’ai pas compris sur le moment.
Personne ne m’avait parlé comme ça depuis… longtemps. Très longtemps.
Philippe a trinqué avec moi, puis est reparti vers un autre groupe. Rien de plus. Juste un moment. Un compliment. Une observation.
Mais quelque chose en moi venait de se fissurer.
Le retour à l'appartement
Ce soir-là, en rentrant, je me suis arrêtée devant le miroir de l’entrée.
J’ai regardé mes jambes. Ma posture. Ma silhouette dans cette jupe droite.
Philippe avait raison. J’avais changé. Ma démarche n’était plus la même qu’à mon arrivée en ville. Mes épaules étaient plus droites. Mon menton, plus levé. Mes gestes, plus mesurés.
Mais ce changement n’était que… professionnel.
Il me rendait crédible au bureau. Respectable. Compétente.
Mais il ne me rendait pas vivante.
Je me suis déshabillée lentement, posant chaque vêtement avec soin. La jupe. Le chemisier. La veste. Les talons.
En sous-vêtements devant le miroir, j’ai senti quelque chose de douloureux monter en moi.
Mon corps était là. Présent. Fonctionnel.
Mais il n’était pas désiré.
Pas touché.
Pas réveillé.
Les nuits qui ont suivi
Les jours suivants, j’ai continué ma routine. Travail. Repas. Sommeil. Mais quelque chose avait bougé en moi. Une inquiétude sourde. Une insatisfaction diffuse.
Le soir, seule dans mon appartement trop silencieux, je ressentais un vide que je n’avais pas voulu voir jusque-là.
J’avais reconstruit une vie professionnelle.
Mais ma vie de femme ?
Elle n’existait pas.
Nathalie est partie un vendredi. Pot de départ, discours touchant, embrassades. Elle m’a serrée fort dans ses bras.
— Tu vas y arriver, Cristina. Tu es plus forte que tu ne le crois.
J’ai souri bravement. Mais en la regardant partir, j’ai eu l’impression de perdre ma dernière ancre.
La décision
Ce soir-là, assise sur mon canapé, un verre de vin à la main, j’ai fait quelque chose que je n’aurais jamais cru faire.
J’ai ouvert mon téléphone.
J’ai cherché.
Et j’ai téléchargé une application de rencontre.
Mes doigts tremblaient légèrement. C’était ridicule. J’avais quarante-deux ans. Je venais de sortir d’une relation de plus de vingt ans. Je ne savais même pas par où commencer.
Mais je devais essayer.
Parce que cette solitude-là n’était plus supportable.
Parce que ce corps-là méritait d’être touché.
Parce que cette femme-là, que j’avais reconstruite pièce par pièce, méritait d’être désirée.
Le premier profil
J’ai passé une heure à créer mon profil. Photos simples. Description honnête. Rien de racoleur. Rien de désespéré.
Puis j’ai commencé à faire défiler.
Des visages. Des sourires. Des descriptions parfois trop pleines de promesses. Des photos de pêche, de voyages, de voitures.
J’allais abandonner.
Puis je suis tombée sur lui.
Mathieu.
Quarante-trois ans. Yeux clairs. Sourire franc. Photo simple, sans artifice. Travail dans la construction. Papa d’une fille de douze ans. Divorcé.
Sa description était courte, presque timide :
“Je cherche quelqu’un de vrai. Quelqu’un qui sait ce qu’elle veut. Quelqu’un qui n’a pas peur de recommencer.”
Quelque chose dans ses yeux m’a touchée.
Une honnêteté. Une fatigue similaire à la mienne. Une envie de reconstruire sans illusions.
J’ai hésité longtemps.
Puis j’ai glissé mon doigt vers la droite.
Match.
Mon cœur a bondi.
Deux minutes plus tard, un message est apparu.
“Bonsoir Cristina. Ton sourire est beau. J’aimerais bien le voir en vrai.”
J’ai souri malgré moi.
Simple. Direct. Sans jeu.
J’ai répondu.
Et cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, je me suis endormie avec une sensation nouvelle.
Pas de l’espoir, pas encore.
Mais une ouverture.
Une possibilité.
Quelque chose qui ressemblait à un commencement.